Émergences

Extraits de l'émission diffusée le dimanche 17 février 1991 par Radio-Canada.
Une réalisation de Claude Morin, assisté de Michèle Mercure.

Richard Cummings, présentateur :

Bonsoir ! Bienvenue à ÉMERGENCES qui s'interroge ce soir sur la mutation qui s'opère maintenant au sein des entreprises. Il y a vraiment une révolution profonde qui commence dans le monde des affaires auquel on tente d'attribuer un rôle nouveau, celui d'acteur du changement social. Dans un contexte global caractérisé par des problèmes d'ordre planétaire et par la domination de la sphère économique, le rôle de l'entreprise devient encore plus crucial. C'est ce qui sera le propos de nos invités ce soir. Madame Josée Harpin reçoit monsieur Albert Davoine, administrateur agréé et professeur de management et de marketing au Cégep Lionel-Groulx, qui publie depuis 1989 une Lettre de Relance. Il est également l'auteur d'une chronique intitulée Temps d'arrêt dans le magazine AVENIR qui a pour but de faire réfléchir sur des questions comme l'intuition, le partage, le lâcher-prise, bref d'autres valeurs que le strict matérialisme. On peut se poser cette question : On dit qu'on passe de l'âge industriel et commercial à l'âge de la création et de la communication. Comment les individus et les entreprises peuvent-ils s'adapter à ce nouveau contexte ?

Josée Harpin :

Le magazine AVENIR qui se spécialise dans les ressources humaines au sein des entreprises est lu par des cadres, des entrepreneurs, des gens d'affaires. Albert Davoine, votre chronique fait réfléchir. Vous nous parlez de l'ouverture à d'autres valeurs que le matérialisme en affaires. Quels sont les thèmes qu'on retrouve dans votre chronique ?

Albert Davoine :

Ces thèmes sont issus des Lettres de Relance que j'envoie depuis près de deux ans à mes clients et amis pour relancer des idées de base toujours les mêmes, des idées essentielles pour réussir sa vie, être heureux et réussir en affaires. Les thèmes tournent forcément autour de la connaissance de soi, le partage, la tolérance, l'ouverture aux autres, le silence, l'humour.

Comment a jailli l'idée ?

Cette idée vient probablement de très loin à l'intérieur de moi-même, de mon enfance, et elle prend forme au moment où tout le monde parle de crise, de récession. On va de crise en crise, de récession en récession et la plupart des gens d'affaires sont anxieux, préoccupés par les changements constants et rapides de l'environnement socio-économique sur lequel ils n'ont plus de prise, plus de contrôle.

Et ça, les gens d'affaires n'aiment pas ça ?

On n'aime pas ça. La fiscalité écrasante, le prix à payer pour la guerre du Golfe, le marché commun américain, la philosophie japonaise qu'il faut coûte que coûte adopter si on veut rester dans la course, le conflit des générations, la crise de la quarantaine... tout ces problèmes auxquels l'école ne nous a pas préparé et pour lesquels les bonnes vieilles recettes ne fonctionnent pas. Comment naviguer à travers tout cela ?

Tout cela fait un beau bouillon de culture...

Oui, et en plus, il nous faut dégager, bâtir notre propre " culture d'entreprise " nous dit-on dans les salons académiques, mais quelle culture et comment faire ?

Mais, quand un homme d'affaires commence à écrire une Lettre de Relance à d'autres gens d'affaires, est-ce qu'il n'y a pas là une crainte, une gêne d'envoyer cette lettre ?

C'est un geste impudique, c'est très difficile, mais il faut le faire parce que c'est l'aboutissement d'un certain cheminement personnel qui m'a amené à définir ma mission. Comme toute personne ou entreprise doit, à un moment donné de son existence, définir sa mission et accepter de porter la responsabilité de ses talents particuliers.

 

Vous dites " je dois me définir une mission ", vous croyez que tous les gens d'affaires doivent le faire ?

Je n'aime pas beaucoup le mot doivent, mais je suis amené à penser que les gens d'affaires, comme n'importe quel être humain sur Terre, ont à décider pourquoi ils sont là.

Alors vous avez surmonté cette peur, vous avez envoyé cette lettre. Et vous continuez. Quel a été l'accueil ?

Un accueil surprenant et encourageant. Cet exercice personnel auquel je fais participer mes lecteurs m'a valu des commentaires comme : " enfin quelque chose de différent ! " Je suis prudent, je m'impose rien à personne et, chaque année, je redemande aux gens de me dire s'ils veulent continuer à recevoir ma lettre. Je n'ai reçu que des réponses positives.

Est-ce qu'il y a des gens qui vous lisent et que vous ne soupçonniez vraiment pas qu'ils étaient pour le faire ?

Oui, et cela a été un belle leçon d'humilité. J'ai constitué mes premières listes d'envois à partir des listes de gens d'affaires que je connaissais pour m'être impliqué dans les milieux socio-économiques de ma région. En revoyant ma liste d'envois, je me suis dit une fois qu'un tel ne devait même pas lire la lettre. Et le lendemain cette personne a demandé à me parler...

Alors vous avez de la rétroaction ?

Oui, les gens m'écrivent. Ils me téléphonent le plus souvent parce qu'ils n'ont pas le temps et c'est leur drame, et nous nous rencontrons parfois au dîner ou bien ils souhaitent me rencontrer discrètement chez moi.

Qu'est-ce qu'on vous pose comme questions ?

C'est sûr qu'il y a des questions très quotidiennes : " Comment repenser ma gestion en temps de récession ? Comment développer certains marchés ? " Ces questions quotidiennes exigent une réponse qui ne soit pas en l'air, parce que certains gens d'affaires se sentent responsables moralement de cinq ou cinquante personnes et familles qui gravitent autour de l'entreprise. Responsables vis-à-vis d'une clientèle qui attend des produits, qui attend les services. Alors, la réponse porte sur le comment faire.

Mais le plus souvent ces premières questions débouchent sur des interrogations plus profondes, plus personnelles : " Comment puis-je prendre le temps d'arrêter ? Comment est-ce que je peux rendre mon personnel heureux ? Comment parler à mon fils qui doit prendre ma relève ? Comment laisser après ma mort autre chose qu'un paquet d'actions ? Comment gérer une équipe ? "

Les gens d'affaires sont très seuls. Mais cette solitude aboutit parfois à la recherche, à la création d'une équipe, pour partager le sens qu'ils veulent donner à leur vie.

Il y a des gens dans la vingtaine qui me parlent, mais la plupart des professionnels et entrepreneurs qui me consultent sont dans la quarantaine et passent cette période durant laquelle ils se rendent compte qu'ils sont pères et mères d'enfants qui deviennent autonomes et qui revendiquent cette autonomie. Ils vivent aussi la même situation dans leur entreprise face au personnel plus jeune qu'ils ont recruté dans les universités et les collèges et qui en connaissent plus qu'eux. Les dernières vacances qu'ils ont prises leur ont parfois révélé que leur entreprise fonctionnait très bien (et parfois mieux) durant leur absence...

Alors extérieurement, on voit les problèmes de la mondialisation des marchés, de la concurrence, de la récession, mais les gens d'affaires traverseraient aussi une crise plus intérieure selon vous ?

Oui, la recherche du sens que toute personne va chercher à donner à sa vie au moment où elle se rend compte qu'elle n'est pas immortelle et que la génération qui suit remplit tout aussi bien les tâches auxquelles elle se consacrait. Il y a ce besoin de changer de rôle, de redéfinir le sens qu'on donne à sa vie.

Prenons l'exemple de Jean, c'est un pseudonyme. Jean, a 55 ans, il est P.D.G. et a à son actif bien des réalisations d'affaires. Il est venu me consulter et déclare qu'il a raté sa vie, qu'il a manqué sa vocation : il aurait dû être professeur ou travailleur social et me demande de l'aider à changer de carrière. Après un survol de ses problèmes actuels et de ses angoisses, je lui ai fait dire où, quand et comment il se sentait bien. Je lui ai fait relire ses expériences positives, ses réussites, ses petits et grands bonheurs. Il me raconta alors comment il a réussi à réhabiliter son frère alcoolique. Et je lui ai fait remarquer la façon qu'il a de travailler avec son directeur des ventes et avec sa secrétaire. Et je l'ai amené à réaliser que ses façons de faire sont celles du bon vieux prof qui ne sait pas tout mais qui veut donner tout ce qu'il sait à l'autre pour le laisser ensuite faire ses propres expériences. Et qu'il joue aussi à l'occasion au travailleur social avec les employés qui traversent des difficultés personnelles ou familiales.

Donc vous les aidez à prendre conscience de leur potentiel ?

Oui, de leur potentiel en tant que personne humaine. Et je leur fais réaliser que ces forces peuvent s'exercer à l'intérieur même de leur travail, de leur vocation actuelle. Parce que derrière toute vocation, une mission très personnelle qu'il faut discerner, il y a un sens qu'on peut décider de donner à sa vie quand on est capable de se regarder seul face à la mort. Alors le regard qu'on porte sur soi, sur les autres, sur son travail et ses relations devient différent. Et ce n'est plus toujours nécessaire de changer complètement de métier...

Qu'est-ce qui fait le plus peur aux gens d'affaires ?

Les gens d'affaires sont comme tous les êtres humains... Ils ont peur de la mort, du manque de sens, du vide. Cette sensation de perte de contrôle sur sa vie est souvent compensée par du remplissage, par l'accumulation, par les réflexes compulsifs, le besoin de tout contrôler autour de soi. Mais réagir de manière active et captative n'est pas la seule façon de faire possible car on peut aussi décider de s'ouvrir, de recevoir, de laisser aller, d'agir un peu plus avec le côté dit féminin de la personnalité masculine.

Parce qu'en effet, extérieurement on les voit très sûrs d'eux, contrôlant tout ce qu'il y a autour d'eux... Comment font-ils pour vivre avec le changement, avec la différence ?

Comment ils font ? Ce n'est pas du tout facile. Il y en a qui ne réussissent pas à vivre avec le changement. Alors il y a bien sûr toute les réponses faciles depuis la fuite dans l'alcool, le sexe, la drogue et la panoplie de recettes miracles. Il y a aussi la construction d'une image, d'une armure sans armature à laquelle on finit par croire soi-même. On survit au lieu de vivre.

Mais selon vous, quelle serait la meilleure recette ?

Les armures finissent toutes par se désagréger, l'alcool et le reste ne mènent pas bien loin. On se retrouve tôt ou tard tout nu face à soi-même, et c'est alors qu'il faut accepter d'être un humain. Il faut alors accepter de trouver un sens à cette mission de chef, à cette paternité ou à cette maternité.

Comprenez moi bien, je ne veux pas revenir à cette attitude de paternalisme. Je dis qu'il faut accepter notre rôle d'adulte, de créateurs, de géniteurs. Il nous faut accepter de passer nous-mêmes et de faire passer la société de cet espèce de stade d'adolescence au stade de maturité, de paternité qui consiste à continuer à apprendre à vivre et à aider les autres à apprendre à vivre. L'être humain a-t-il un autre rôle ?

Comment voyez-vous le rôle du chef d'entreprise ?

Un rôle... d'éducateur, sans doute. C'est sûr que chacun va avoir sa façon originale de le faire, et c'est tant mieux. Mais nous sommes suivis par un génération de gens de mieux en mieux éduqués, formés, quelles que soient les lacunes de notre système d'éducation. De plus, les frontières entre le travail et les loisirs s'effritent. On parle de plus en plus de travail d'équipe. Alors, dans cet environnement, si on veut que les gens soient heureux, pour s'intégrer dans une entreprise, les gens, les travailleurs, les collaboratrices, doivent pouvoir y satisfaire leurs besoins d'appartenance, de réalisation de soi, s'y sentir bien dans leur peau. On se rend de plus en plus compte aussi que les entreprises qui réussissent sont basées sur des modèles où l'équipe émerge comme la cellule de performance.

Donc l'attention à l'autre, le respect, l'acceptation de l'autre sont importants ?

Oui, la tolérance. Le regard de respect qu'on porte sur l'autre qu'il ait vingt ans ou qu'elle ait soixante ans. Nos entreprises vont devoir devenir des modèles de tolérance.

Mais ce n'est pas facile pour des gens d'affaires...

Non, il faut se lever tôt pour faire cela, et il faut prendre de grandes respirations. Il faut commencer par accepter d'être soi-même et d'être tolérant pour soi-même. Et à partir de là, on peut avoir moins peur de l'autre, de la différence, du changement. Pour réussir et être heureux, cela ne prend finalement pas grand chose, simplement de la vision, de l'adaptation et de la réflexion. Socrate répétait déjà il y a des milliers d'années : " Connais-toi toi-même ! " Et on continue à relancer les mêmes idées...

Mais on a beau relancer... Albert Davoine, vous êtes un Administrateur agréé, un professeur, vous n'êtes pas un psychologue, pourquoi faites-vous cela ?

Je suis peut-être un vétérinaire d'entreprise. C'est ce que m'a dit l'autre jour une de mes amies et j'ai beaucoup aimé l'expression parce qu'il y a souvent beaucoup d'humanité chez le vétérinaire qui doit ausculter la vache. La vache ne parle pas, et comme les gens d'affaires n'osent pas dire leur mal, il faut souvent deviner, avoir l'œil et l'oreille du vétérinaire, et ne pas craindre les coups de queue.

Pourquoi je fais cela ? Parce que j'ai beaucoup reçu, parce beaucoup de gens m'ont éduqué moi aussi, et que c'est le temps pour moi d'être là, d'être une présence rassurante, de faire mon travail.

Est-ce une façon aussi, peut-être, pour tous ces gens qui vous contactent, d'arriver à faire leur petite part dans ce changement de société ?

Oui, nous faisons tous partie d'une espèce de mosaïque, d'un océan dans lequel chaque gouttelette d'eau est indispensable pour que l'océan soit complet.

Croyez-vous que la spiritualité va faire changer le mode de vie des gens d'affaires ?

Chacun pour soi, oui, à l'échelle individuelle c'est inévitable. Maintenant, pour qu'il y ait des changements de société, il faut atteindre une sorte de masse critique, comme en chimie ou en physique. On peut s'asseoir chacun dans son coin et attendre que la masse critique se constitue d'elle-même par un effet miraculeux. Ou bien on peut décider chacun d'apporter son petit atome et commencer à réaliser cette masse critique qui amorcera la réaction chimique. Il faut que chacun commence. Il y a des gens qui ont commencé il y a des milliers d'années avant moi, et je ne suis qu'un petit atome dans tout cela.

Vous me semblez très optimiste. Il reste que pour vous, si je vous parle des gens d'affaires en général, sont-ils encore bien orientés vers le matérialisme ?

Oui, mais je reviens d'un voyage en Belgique où j'ai revu mon directeur de mémoire d'ingénieur qui est devenu recteur de la faculté d'administration. Il était justement en train de travailler sur des nouveaux cours de philosophie, d'éthique, des séminaires pour les étudiants et les gens d'affaires.

Alors ce serait mondial ?

Ca commence, tranquillement. J'ai été approché par des groupes d'industriels pour des conférences sur le changement, sur la philosophie de gestion, sur la mission de l'entreprise, sur les relations interpersonnelles. Ils manifestent le besoin de réfléchir au-delà du plan d'entreprise, de la stratégie de marketing, de l'opération de redressement en période de crise. Il y a des indices de changements dans les mentalités. Il n'y a pas de miracles là-dedans, mais si chacun fait son bout de chemin, on arrivera bien quelque part. Et si ce n'est pas moi, ce sera mon fils ou ma fille. Les Amérindiens nous disent de penser aux sept générations suivantes...

Mais cela demande alors, comme vous le disiez précédemment, tellement de tolérance...

De la patience, de la tolérance, oui.

Et vous croyez que c'est possible ?

Avez-vous une autre solution pour l'Humanité ?

Quels sont vos projets, Albert Davoine ?

Terminer cette entrevue, et laisser les gens aller dormir.

Êtes-vous en train de me dire que vous essayez de vivre le " ici, maintenant " ?

Oui, c'est cela. Mon projet est d'être là, aujourd'hui. Ce soir, c'est de rentrer chez moi et de revoir ma femme, mes enfants. Demain, on verra.

C'est peut-être un début de piste d'action pour les gens qui vous écoutent ? Commencer par vivre chaque instant ?

Oui, vivre en se disant que demain c'est terminé pour moi, que the game is over ! Alors, chaque moment devient le plus important. Que ce soit un temps d'intimité avec ma femme, l'entrevue que nous avons maintenant, le cours que je vais donner demain, la rencontre d'hier avec un ami, tout prend une signification particulière. Vivre au jour le jour n'exclut pas une vision à long terme. J'ai, comme vous dites, une vision optimiste du monde. Je relance des idées, en acceptant comme Sisyphe de rouler mon rocher en haut de la montagne, quitte à le voir dégringoler encore, et le remonter encore le lendemain. C'est peut-être ça qui a du sens aussi, car il y aura toujours quelque chose qui va nous échapper. Mais il faut accepter de le faire. Accepter. Être disponible.


©Albert Davoine : LR1991-02

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