Pour l'ami d'un de mes amis

Je réponds à l'homme dans la quarantaine, sûr de lui en apparence, disert, soigné, affable, communicatif mais qui porte le secret d'avoir une piètre estime de lui et une peur maladive des contacts humains. C'est l'ami d'un de mes amis qui se décrit ainsi, et qui me traite dans sa lettre de devin mystérieux.

Tout d'abord, j'aimerais lui dire que je ne suis pas devin, ni gourou, ni machin et que je ne fais aucun mystère. Je ne suis encore qu'un enfant âgé de 719 mois qui questionne, se passionne et tâtonne en quêtant le sens de tout le bataclan.

En ce qui concerne la peur des contacts humains, je lui dirais que j'ai connu un professeur qui, pendant trente-cinq ans, entrait chaque jour au collège en traversant la cafétéria, pour apaiser sa peur d'entrer en classe et d'affronter une trentaine de regards, certains admiratifs, d'autres distants, voire arrogants, certains encore curieux, d'autres déjà blasés, parfois douloureux et tristes, mais souvent éveillés et souriants. Sûr de lui, en apparence, il avait le trac tous les jours.

En nous réveillant le matin, le monde nous apparaît parfois hostile. L'adrénaline fait son chemin dans nos veines et nous sommes aux aguets, prêts à affronter et à tuer pour notre survie. La seule alternative possible de l'animal sentant le danger est, instinctivement, d'attaquer ou de fuir. L'humain peut réfléchir et décider, après une tasse de café. Redevenus nous-même, nous pouvons oser nous rapprocher de l'autre que nous avions imaginé hostile et dangereux. Comme le Petit Prince, nous apprivoisons pas à pas le Renard. La distance qui nous séparait de notre ennemi potentiel diminue, et le monstre appréhendé nous apparaît petit à petit sous les traits d'un autre être humain. Derrière la hauteur on peut discerner la peur. La grossièreté souvent fait entrevoir la fragilité. On peut aussi parfois lire la douleur dans le coin d'un sourire.

Au lieu de nous figer au loin dans notre caverne, dans notre peur maladive des contacts humains, approchons-nous librement de la rivière infranchissable. Nous y découvrirons peut-être un pont ou, un peu plus en aval, un traversier. Si nous nous engageons à remonter le courant, nous trouverons bientôt un gué. En nous rapprochant encore de la source, la distance qui nous sépare de l'autre s'amenuise. Un petit pas de plus, et nous regagnerons alors le plaisir de la découverte et de la complicité.

Ce chemin que nous décidons de prendre pour aller à la rencontre de l'autre, et qui nous fait parfois traverser un océan de préjugés, pourquoi ne pas s'y engager maintenant pour prendre rendez-vous avec nous-même, cette personne dont nous avons une si piètre estime.

Aussi longtemps que nous garderons nos distances faussement sécurisantes vis-à-vis de nous-même, nous nous jugerons de loin comme nous jugeons les autres, sans les connaître. Éloignons-nous de la foule qui nous regarde et dont nous faisons partie. Rapprochons nous lentement, dans le silence et dans la solitude, de cet être qui nous habite et que nous connaissons à peine. Enfin seuls avec nous-même, nous découvrons que nous ne sommes jamais seul, puisque nous restons en présence de notre conscience, de notre substance. Il y a là un humain, une vie, une âme, qui attend d'être découvert, compris, aimé, parce que, dans le fond, il recherche la vérité, la bonté et la beauté, des richesses inestimables qu'il aspire à partager avec les autres. C'est ce qui nous rend inestimables; c'est aussi ce qui nous défend de juger et qui nous commande d'agir.


©Albert Davoine : LR2006-02

Accueilwww.davoine.ca

Merci de votre visite. Au revoir !