Le piège de l'expérience

Un âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre.

Ce proverbe est sans doute vérifiable pour ces vénérables mammifères quadrupèdes à grosse tête et longues oreilles de la famille des équidés. En ce qui a trait au bipède aux oreilles courtes appelé homo soi-disant sapiens, chacun d'entre nous a pu constater, dans sa propre maison et en contemplant le monde, que l'histoire s'écrivait comme une chanson, avec le même refrain. L'homme semble pris au piège de sa propre expérience.

Une fois larguée l'amarre ombilicale, cet animal prématuré va passer le reste de sa vie à rechercher ce trou de mer chaude où il pourra se laisser bercer au rythme des vagues, au son du vent des coquillages. Cette quiétude dépouillée dont nous avons été expulsés et qui nous attire comme le chant lointain des sirènes filtrant de l'infini, cette simplicité dont nous prenons conscience à l'occasion, nous apparaît souvent comme un refuge à la complexité de l'univers dans lequel nous nous débattons parfois avec effroi.

La vie, c'est le changement, c'est l'adaptation continuelle à la complexité surgissant d'on ne sait où, tissant inlassablement un enchevêtrement d'êtres interdépendants et uniques, de plus en plus conscients de leur propre existence et de leurs différences créatrices.

Vivre sa vie, c'est donc accepter de créer sans cesse. Accepter d'abord de se créer soi-même jour après jour. Refuser le piège du déjà su, du déjà fait, et recommencer à ouvrir les yeux et à ouvrir les mains. Refuser de se reproduire identique et créer, avec la complicité, avec la différence de l'autre, un autre être plus unique encore. Créer et recréer la matière, la chair ou les idées, mais créer.

Dans le bouillonnement de la complexité du monde, l'homme crée ainsi pour survivre. Et croyant atteindre l'île de la sécurité éternelle, il s'accroche à ses propres créations comme à un radeau de sauvetage. Il s'attache aux objets, aux enfants, aux idées, à tout ce qui lui passe par les mains, par le ventre ou par la tête. Ses objets se brisent, ses enfants lui échappent et ses idées s'envolent, infirmées ou multipliées par d'autres.

Pour continuer à créer, il est donc nécessaire de renoncer au pouvoir, à la possession de sa création, et d'accepter le partage. Créer, c'est également engendrer la liberté de l'autre.

Cependant, plus l'environnement nous semble complexe et menaçant, plus nous tentons de nous accrocher à nos recettes, à nos expériences, aux valeurs que nous tenons pour sûres parce que issues de nous : l'argent, la structure organisationnelle, les principes de la saine gestion du système établi. Et on s'en retourne confortablement dans son coin de bureau douillet à l'abri des révolutions d'octobre, des craquements de la terre épuisée et des regards des enfants qui ont faim.

Et on trébuche encore sur la même pierre, on se bute encore sur le même mur parce qu'on a fait demi-tour ou parce qu'on a tourné en rond. On s'est accroché encore à ce qui a été créé dans le passé et qui par définition est déjà mort, alors que la vie nous supplie, du plus profond de nous-mêmes et des confins du monde, de vivre et de créer encore, follement, gratuitement, sereinement.

Arrêtons-nous un instant pour mesurer notre expérience. Si nous pouvons la mesurer, c'est qu'elle est terminée, c'est que nous sommes déjà morts sans le savoir. Au lieu d'avoir, de posséder beaucoup d'expérience, si nous commencions seulement à désirer autre chose, à apprendre encore, à devenir compétents, à prendre conscience de nos habiletés diversifiées et de notre capacité d'adaptation aux circonstances, dans la poursuite de notre but, dans le respect de nos valeurs essentielles.

Qui parle de récession économique ? Quelques malheureux spéculateurs qui n'en ont plus assez pour leur argent ? Les marchands de canons ou de drogues ? Il n'y aurait jamais de récession économique si les fabricants de tracteurs, de robinets, de meubles ou de lumières, les dessinateur de ponts et de routes entre l'est et l'ouest, entre le sud et le nord, si tous ces gens qui produisent des choses utiles au bien-être des humains pouvaient équiper chaque famille, chaque pays, mondialiser le confort.

Prendre la direction de l'entreprise, gouverner un pays, c'est créer du sens. C'est inventer ici et maintenant une nouvelle théorie, c'est construire une nouvelle machine et c'est implanter une nouvelle tradition pour produire dans le monde le pain, le sourire et la paix.


©Albert Davoine. LR2001-06

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