Le pouvoir, magique ou révélateur ?

Le pouvoir magique

Raymond est un chef superstar. Il passe sa vie à se faire admirer des gens. Il possède une aptitude phénoménale à charmer, à persister et à conquérir. Dès qu'il s'introduit quelque part, et il le fait rapidement, il est capable de séduire et d'établir une intimité immédiate avec une personne étrangère. Il paraît convaincant. A l'image de certains hommes politiques, il est envoûté par le pouvoir magique qu'il exerce sur son entourage, mais c'est un politicailleur.

C'est vrai qu'il a bon cœur, qu'il est généreux, mais il est indiscipliné et a peu de contrôle sur lui-même. Pour maintenir son estime de soi, il dépense, mange et boit plus que les autres. Il calme ainsi ses frustrations et ses angoisses.

Au milieu de la vie, il aurait parfois le goût de tout lâcher, mais il est trop coincé par son besoin de paraître la star de l'entreprise et de son milieu social.

C'est vrai que Raymond est une locomotive : il est toujours à la recherche de nouveaux projets, c'est une bête politique qui complote en secret et qui est capable d'enthousiasmer une foule.

Mais Raymond arrive toujours en retard aux rendez-vous, avec une très bonne excuse : il est tant pris par les autres qu'il n'a plus de temps à lui. Il se dit tellement opérationnel, que les réunions sont des fadaises inutiles selon lui, surtout si c'est un comité dans lequel il ne peut pas jouer à la vedette et traiter les participants comme des subalternes.

Il est efficace : il a une mémoire photographique et connaît tous les noms des gens en vue. Il se vante d'avoir littéralement certains politiciens à ses bottes. Il a toujours une victime dans son collimateur et, dans une réunion de négociation, il a déjà engueulé ses propres adjoints devant les avocats de la partie adverse. Il a fait parfois pleurer des secrétaires par ses brusqueries et ses remarques grossières.

Quand il est seul à seul, c'est un homme courtois, discret, charmant. Mais dès qu'il est en groupe, il faut qu'il joue à la grande étoile. Quand il est frustré, il boude et s'isole. Il gouverne par impulsion, par réaction et s'entoure d'une petite clique d'admirateurs inconditionnels.

Avez-vous reconnu Raymond ? Il est la caricature de quelqu'un de votre entourage, mais il existe aussi à l'état larvaire dans chacun d'entre nous lorsque nous exerçons le pouvoir magique, le pouvoir de l'image que nous projetons sur les autres.

Les qualités de Raymond sont inestimables : il est grand travailleur et généreux, intuitif, empathique et communicatif. S'il prenait conscience de lui-même, s'il faisait un bout de chemin qui l'amènerait à s'arrêter, il pourrait se remettre en question et redécouvrir sa mission.

Sans doute pourrait-il redevenir présent à lui-même, conscient de la réalité et réorienté vers la justice sociale, une valeur qui lui tient passionnément à cœur, mais qu'il bafoue quotidiennement et inconsciemment par son obsession du prestige.

Raymond a tellement peur de ne pas exister, de ne pas être, qu'il consacre sa vie à paraître. Ce faisant, il n'est qu'une image éblouissante et mensongère, au lieu d'être un miroir réfléchissant.

En agissant de la sorte, ce chef est incapable de révéler quoi que ce soit des forces et du potentiel des autres. Il contrôle son entreprise en exerçant un pouvoir magique, qui est le contraire du pouvoir révélateur.

Le pouvoir révélateur

Si le chef éblouit les gens par son image, il ne peut pas leur servir de miroir pour les rendre plus conscients de leur propres forces et de leur potentiel. S'il veut guider, aider les autres à trouver leur chemin dans le brouillard, il n'allumera donc pas ses gros phares aveuglants.

Le pouvoir révélateur est une force délicate qui est essentiellement constituée de présence, de vision et de renoncement.

Le chef révélateur doit être présent. Présent à lui-même et présent aux autres. Être humblement conscient d'être soi-même un homme, à la recherche de son humanité, selon les mots de Marcel Légaut. Être au moins conscient de ses propres illusions, de ses peurs et de ses habitudes, c'est la condition indispensable au recul nécessaire pour regarder et écouter les autres.

En effet, les hommes de science qui observent des phénomènes en laboratoire ou dans la nature savent très bien qu'il faut remettre à zéro les instruments de mesure.

Pour pouvoir contrôler avec un peu d'honnêteté intellectuelle, nous devons tous remettre à niveau la balance de nos préjugés avant de peser le pour et le contre. Nous devons au moins être assez présents à nous-mêmes pour prendre conscience que notre conception de la vérité, que nos peurs et que nos petites manies influencent considérablement notre perception des autres et de la réalité, et qu'elles faussent notre jugement.

Un ami m'a confié un jour : « Je pense et je décide avec mes pieds. Tu trouves ça surprenant pour un intellectuel, mais, chaque fois que je dois prendre une décision, je vérifie mentalement dans quel état sont mes orteils dans mes souliers. Si mes orteils sont recroquevillés, c'est que mon corps me signale que je ne suis pas à l'aise avec ce qui se passe autour de la table. Je change alors de position, j'essaye de me détendre, je marche tranquillement en allant aux toilettes. J'essaye de voir ce qui cloche, ce qui fait que je ne me sens pas entièrement à l'aise dans cette situation. S'il le faut, je fais reporter la décision au lendemain. Si mes orteils sont détendus, je me sens à l'aise dans mes souliers, alors tout va bien, c'est que j'ai bonne conscience et je décide. Je fais la même chose quand je rencontre des gens : je me détends d'abord, je fais le vide pour les observer, pour les écouter. Je ne parle qu'à la fin quand je suis sûr d'avoir compris. »

Être présent à soi, c'est donc un préalable pour être présent aux autres et pour les regarder. La vision que nous avons des autres est le deuxième élément caractéristique du pouvoir révélateur.

Comme le disait Pierre : « Ne jamais amoindrir les gens : c'est la mission que je me suis donnée. »

Sans doute l'autre n'a-t-il pas encore pris conscience, ni développé tout son potentiel. La compétence, m'a dit Richard, entrepreneur en biotechnologies, ce n'est jamais qu'une affaire de temps. Le père qui regarde son enfant, le chef qui observe son équipe, le maître qui examine son élève, tous devraient voir l'autre dans le temps, comme l'avenir de la famille, de l'entreprise, de la société.

Évidement, la tentation est grande de dire tout de suite à l'autre de quoi il est capable, de lui étaler toutes ses cartes sur la table. Mais le pouvoir révélateur est une force faible et délicate constituée aussi de renoncement : c'est grâce à la présence, à l'écoute et au regard de l'ami que l'autre doit se révéler à lui-même.

Tant et aussi longtemps que le père autoritaire félicite son enfant pour le beau dessin qu'il vient fièrement de terminer, il l'encourage ainsi à produire d'autres dessins pour obtenir l'approbation paternelle. Le paternaliste favorise le volume de la production.

D'autre part, le père aimant renonce à juger comme un critique artistique. Il demande à l'enfant de raconter comment il a procédé pour faire ce dessin, pour choisir son sujet, ses couleurs, ses dispositions... pour persévérer et terminer son œuvre, et quelle était son intention ? Cela prend plus de temps qu'un simple compliment, mais c'est un processus révélateur qui permet à l'enfant de se voir compétent, agissant et décidant.

En renonçant au pouvoir de juger seulement du résultat, mais au contraire, en alliant l'artisan à son œuvre, le chef et le maître apprennent à l'autre à se voir agir et prendre des décisions, ils rendent l'autre compétent et autonome. Le chef révélateur est présent, regarde avec respect et renonce au pouvoir magique. Son pouvoir d'amener des changements chez l'autre est illimité.

L'effet multiplicateur de cette force subtile est incalculable dans l'entreprise et dans la société : qu'on songe seulement aux applications pratiques qu'on pourrait en tirer dans les programmes visant à la qualité totale et à la responsabilisation du personnel... Mais, encore une fois, attention à la quête et à la grâce... Le danger, avec les forces faibles, vient du fait qu'on essaie aussi de les domestiquer en procédures et d'en faire des instruments de pouvoir...


Suite : Le pouvoir instrumental ou le pouvoir médiateur.

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©Albert Davoine (1997)