Retrouver le sens

Nous parlons du sens de l'entreprise, de la mission qu'il faut lui donner pour la définir. Car le sens n'existe pas en soi : c'est l'homme qui donne une portée à ses actions, à sa vie. Le sens est dans l'intention, et celle-ci doit être décidée et confirmée tous les jours. Nous avons déjà réalisé, en parlant de la prévision et de la vision, que le chef était, avant tout, un générateur de sens. Le sens se retrouve dans l'intention, dans la passion et dans le talent. Mais, en plus de retrouver le sens, il faut le générer.

L'intention et le sens

L'entreprise n'a pas de sens en elle-même, il faut que quelqu'un lui en donne. Fabriquer ou vendre des chaussures n'a pas de signification intrinsèque, pas plus que de soigner des malades. Les chaussures s'usent, et certains s'en passent bien. Les malades finissent par mourir ou par guérir d'eux-mêmes.

Chacun de nos actes, du plus trivial au plus noble, prend une importance parce que nous y mettons une intention. Nous fabriquons des chaussures ou des semelles orthopédiques pour faire du profit, ou pour soulager les pieds de nos compatriotes. Nous expédions des vivres et du matériel aux gens affamés pour écouler nos surplus, ou pour apaiser un moment la faim de nos frères et sœurs, en les aidant à reconstruire leur pays dévasté.

Le sens de l'entreprise est dans son intention, dans sa volonté, dans son désir de servir.

Nous parlions, dans la première partie de ce livre, de vision. La prévision est un exercice de recherche de sens. En effet, à quoi nous servirait-il de savoir où aller si nous n'avons pas l'intention de nous y rendre ?

Les dieux ont abandonné les hommes sur la Terre en les laissant libres de donner du sens à leur vie, à leurs actions, avec quelques petits messages prophétiques du genre : « Ayez de la compassion les uns pour les autres, aimez-vous les uns les autres, et même, aimez vos ennemis ! »

Nous sommes donc libres de décider pourquoi, dans quel but, nous allons entreprendre. Cependant, notre liberté de décision et d'action doit être orientée par notre souci, sinon par la nécessité de la justice sociale.

La passion et le sens

Il m'est arrivé d'être invité au comité de direction d'une firme d'ingénieurs. Le président était aux prises avec un problème de développement stratégique : chaque département avait son plan d'action assez bien défini, mais rien ne fonctionnait dans l'ensemble.

Il régnait une sensation d'improvisation, et un sentiment de démission, de laisser aller, selon les expressions de la direction. La séance a commencé par les présentations et par la lecture de l'ordre du jour. Quatorze points y figuraient pêle-mêle.

Pendant une bonne heure, les participants ont discuté des deux premiers points, à savoir la participation au Salon de la construction à Toronto, et l'établissement d'une succursale au Cameroun.

Le premier point a pris plus de la moitié du temps et concernait un budget de quelques milliers de dollars. Le deuxième point engageait plusieurs millions et questionnait la présence future de l'entreprise sur le sol africain. Ce point fut traité en dix minutes pour faire l'objet d'une prochaine réunion (comme d'habitude, depuis trois mois déjà).

C'est alors que le président m'a demandé ce que j'en pensais, moi qui étais resté silencieux pendant tout ce temps.

Après un instant de réflexion, je lui ai répondu par une question : « Lorsque vous étiez un jeune ingénieur, frais émoulu de Polytechnique, pourquoi avez-vous fondé cette entreprise, quelle mouche vous a piqué ? »

A la surprise générale, le président s'est calé dans son fauteuil et, après une grande respiration, en fermant les yeux et en reposant la tête sur le dossier, il m'a répondu : « Il y a eu un concours pour construire un pont sur une rivière. J'avais peu de chances de gagner cette première soumission publique. Mais, j'ai envoyé quand même mes croquis à la ville. J'ai toujours voulu construire. Faire du beau, créer la beauté. Une beauté solide, fiable, honnête. C'est ce qui a été le leitmotiv de ma vie, la beauté. J'ai gagné le concours, j'ai construit le pont : il a même été photographié dans une revue américaine d'architecture. J'ai manqué de faire faillite dès le départ avec ce pont, mais c'était un beau pont ! Maintenant, j'ai soixante ans, et je voudrais encore construire de beaux ponts, des ponts entre les humains ! »

Silence dans la salle... Le président venait, pour la première fois, d'exprimer son intention, de redonner du sens à son entreprise devant ses directeurs, de générer une vision, une mission.

J'ai ensuite interrogé chacun des participants sur ce qui l'avait amené à joindre la compagnie. Inconsciemment, tous nourrissaient la même passion de la beauté, de la solidité, de la fiabilité et de l'honnêteté.

Nous venions de transformer une intention inconsciente, en une décision consciente de donner une orientation à l'entreprise. Nous retrouvions le sens des valeurs fondamentales de cette organisation humaine.

Le sens et le talent

Le sens des valeurs et la mission qui en découle, trouvent leur source dans les aptitudes propres à chaque individu ou à chaque organisation. Nos désirs, nos intentions, le sens que nous donnons à notre vie, sont l'expression de nos talents.

L'exercice de la vision, par la rupture et la faim, nous a amené à nous connaître un peu mieux. Cela devrait nous révéler nos talents, et partant, une direction dans laquelle faire fructifier notre vie.

Ce qui est vrai pour l'homme est transposable au groupe, à l'entreprise, à la société. L'intention de créer la beauté provenait, même inconsciemment, dans cette firme d'ingénieurs, de l'aptitude à le faire.

Organiser, c'est rendre apte à la vie. C'est donc aussi, nous venons de le constater, révéler, ou réveiller, les aptitudes qui donneront du sens à l'entreprise.

De même que sont liées la vision et la connaissance de soi chez l'homme qui réussit sa vie, la prévision et l'organisation de l'entreprise font partie intégrante de l'art de diriger. L'un ne va pas sans l'autre, et le chef qui s'aventure en chemin en regardant au loin, à partir de son for intérieur, marche avec la sagesse de l'artisan qui crée la beauté.

Le peintre va mettre en perspective les objets pour les représenter dans le tableau qu'il compose : toute la réalité du monde se trouve en fait comprise entre l'œil du peintre et l'horizon.

Avoir le sens de l'organisation, c'est être capable de mettre le réel et l'imaginaire en perspective, pour construire une œuvre à la dimension de l'humain.

Dans la firme d'ingénieurs, le comité de direction a repris l'ordre du jour, point par point, en s'interrogeant sur leur importance respective pour l'avenir de l'entreprise, en déterminant les vraies priorités. On a ramené les quatorze points à quatre.

Depuis lors, au début de chaque séance, le président exige une minute de silence, et il demande ensuite aux participants de redire ce qu'ils font là, pourquoi ils se réunissent.

Définir l'entreprise, c'est d'abord en préciser la mission. C'est ce que nous venons de faire de façon prioritaire. Car ce qui importe avant tout, c'est l'intention créatrice, celle qui génère, par la suite, le sens des décisions quotidiennes, humaines et humanisantes.

Générer le sens

L'intention, le sens que nous générons, c'est ce par quoi nous engendrons la vie. Il ne suffit pas, pour être père, d'abandonner quelques spermatozoïdes en compagnie d'un ovule.

Le métier d'homme, pour être accompli, s'exerce dans l'amour paternel. Cet amour est constitué essentiellement de vision, de renoncement et de présence. Le père qui n'aime pas son enfant manque à sa mission : il a bien créé une vie, mais il n'a pas généré de sens à la vie.

Une vie heureuse, une vie qui a du sens, c'est une vie qui a appris à connaître le bonheur dans les trois mouvements de l'âme : la liberté, la découverte et la complicité.

Le serviteur qui accompagne les autres sur le chemin de l'école de la vie, le bon pédagogue, sait, depuis des millénaires, que l'esprit humain s'épanouit, se métamorphose, quand il apprend à penser librement, à découvrir la vérité sous les pierres, parfois pesantes, du chemin sur lequel l'homme s'engage en se faisant complice des autres humains.


Suite : Concerto pour entreprise.

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