Le troisième caillou blanc : le rendez-vous

Sous le premier caillou blanc, nous avons découvert qu'il n'y a pas de vision sans liberté, sans passion. La deuxième pierre soulevée nous révèle que la vision provient du plus profond de nous-mêmes, qu'elle exige pour ce faire une grande intimité avec soi, une connaissance confiante de nos façons de penser, d'aimer et d'agir.

Le regard que nous pouvons alors porter sur les autres et sur le monde, ce regard part d'un point de vue établi solidement. La direction, le sens que nous donnons à notre vie sera une ligne droite dans la mesure où elle respectera sa définition géométrique : la droite est définie par deux points dans l'espace libre. Le premier point, nous l'avons découvert, il se trouve en nous-mêmes. Où se trouve le second point ?

Marchons encore un peu sur le chemin de la vision, pour nous rendre au troisième caillou blanc, celui du rendez-vous. Nous y découvrirons peut-être l'autre point qui définira la ligne qui indique le sens de notre vie, la direction à prendre aussi pour gouverner l'entreprise.

Thérèse et ses vaches

Thérèse dirige un centre de services communautaires. C'est une femme de soixante ans, une jeune grand-mère qui a fait carrière dans l'enseignement, les services financiers et les services sociaux. Diplômée en histoire et en économie, elle a appris à diriger en gardant les vaches, m'a-t-elle avoué un jour.

En effet, quand elle était enfant, une de ses tâches à la ferme familiale, était de conduire les vaches au pâturage. Au début, cela l'énervait. Elle se sentait toute petite et perdue au milieu de ces mastodontes. Elle courait de la tête à la queue du troupeau, tantôt pour indiquer le chemin, tantôt pour ramener les égarées, tantôt pour stimuler les retardataires.

La voyant se démener ainsi, un vieux fermier voisin la prit en pitié et vint lui parler. Il lui dit calmement que, dans chaque troupeau, il y a une ou quelques vaches qui sont des braves bêtes que les autres regardent et respectent. Dans son troupeau, il y avait la Roussette. Il suffisait, avant de se mettre en route vers la prairie, d'aller parler à la Roussette, de lui flatter la nuque, et de lui dire dans l'oreille : «Roussette, on s'en va dans le pré du ruisseau, ce matin. Tu ouvres la marche.» Et la Roussette se mettait en route, suivie par le troupeau. Thérèse fermait la marche en encourageant les paresseuses et en calmant les jeunes veaux excités.

Thérèse m'a dit que dans toutes les entreprises qu'elle a dirigées, elle avait toujours procédé de la même manière : une fois que le but a bien été défini, et que la troupe sait où aller et qu'elle partage cet objectif, il suffit de faire suivre et de faire confiance aux leaders naturels. Le chef n'a plus qu'à se faire présence rassurante et à laisser l'équipage faire son ouvrage.

Thérèse m'avait appelé pour démêler une question de choix de priorités. Thérèse est une personne engagée. Son rendez-vous avec la vie est pris depuis bien longtemps : elle a passé et passe son existence à s'occuper des autres.

Mais trois choses la préoccupent en priorité : la planification de son entreprise, son travail sur le terrain et la justice sociale. Thérèse est très présente sur le plancher du centre de services communautaires, et la porte de son bureau reste ouverte quand elle s'y trouve.

Elle est disponible. Les clients, les professionnels, tous les employés, peuvent avoir un accès direct à la directrice générale. Elle délègue et fait confiance à son équipe de direction, ce qui lui permet d'être présente sur les lieux, de regarder, d'écouter et de donner un coup de main au besoin.

Ce qui tracasse Thérèse, c'est qu'elle doit planifier à long terme l'action de son centre de services dans le milieu, en fonction d'une plus grande justice sociale. Elle me dit par exemple que, lorsqu'on a fini d'aider une famille dans le besoin, il y en a trois autres qui sonnent à la porte parce que les parents ont perdu leur emploi. On dirait que plus on guérit de malades, plus la maladie se propage. Il faut faire de la prévention. Il faut encore et toujours prévoir.

C'est pourquoi Thérèse s'est engagée sur le plan politique. Dans son parti, elle est présidente fondatrice d'un comité pour la justice sociale. Cela lui demande beaucoup de temps. Le temps qu'elle passe donc à travailler dans ce comité, elle ne le passe pas à travailler dans son entreprise. Le premier travail, à long terme, est important ; le second travail, à court terme, est urgent.

L'urgent et l'important

À quel rendez-vous faut-il se rendre ?  Celui qui est important ou celui qui est urgent ? Tous les chefs sont pris dans ce même dilemme. J'ai répondu à Thérèse ce que j'avais appris moi-même de Marie-Rose, une ancienne directrice d'école.

Marie-Rose m'avait dit : « Distinguer entre l'urgent et l'important, c'est un faux problème ! Qu'est-ce qui est à la fois urgent et important, et qui peut être à la fois considéré comme non urgent et non important ? »

En fouillant rapidement dans mon dictionnaire cérébral, je n'ai trouvé qu'une réponse à cette question de Sphinx : " L'amour." En effet, seul l'amour peut être pressant et essentiel, superflu et reporté à plus tard, selon pourquoi, comment et par qui il est vécu.

Nous ne pouvons pas prévoir ce qu'il adviendra de ce que nous faisons gratuitement par amour. L'amour est la forme perfectionnée du respect de l'homme pour son prochain. Aimer exige de notre part trois conditions essentielles : la passion, l'intimité et l'engagement.

La passion d'aimer, que ce soit l'autre, ou bien notre travail, ou encore notre entreprise commune, l'amour véritable, quel qu'en soit l'objet, pose comme condition préalable un grand respect de la liberté.

Il n'y a pas d'étincelle sans atmosphère, sans air libre. Il n'y a pas de lumière dans l'étouffement de la flamme. La créativité germe dans la folie, qui peut s'exprimer librement et consciemment. Forcer la passion dans une voie, lui donner une ligne de conduite, c'est canaliser un torrent avant même qu'il ait fait son lit et rejoint, qui sait, le cours d'un grand fleuve.

Le chef qui aime son équipage et qui aime sa mission laisse libre cours à la passion, à l'initiative, à l'intuition créatrice. Prévoir, c'est se laisser guider par l'intuition, quand cette intuition est synonyme d'amour.

L'amour se vit et se nourrit dans l'intimité. La connaissance intime de nous-mêmes, nous permet de nous distinguer des autres et, partant de là, de les apprécier dans toutes leurs différences.

C'est l'amalgame des différences qui fait la créativité. La procréation nécessite la complicité de deux cellules différentes, sinon il n'y a que reproduction ou clonage.

Nos entreprises sont-elles de vastes photocopieuses qui reproduisent scrupuleusement les erreurs humaines ? Ou bien sont-elles des ateliers de peinture où chacun peut apporter sa touche personnelle indispensable à la création d'un produit ou d'un service original, utile et bien adapté aujourd'hui à la société ?

C'est dans l'intime complicité que se construisent les plus grandes choses par des petits riens quotidiens.

Le produit, le service, la mission de l'entreprise et la cohésion de l'équipage sont le fruit de la connaissance intime et de la complicité organique que le chef a par rapport à son entreprise. Il sait ce dont l'équipage est capable et il est présent pour le leur révéler.

Diriger, c'est révéler ce qui restait à découvrir, quand révéler est synonyme d'aimer.

Aimer, c'est enfin s'engager. Ce qui a été créé avec passion, révélé dans l'intimité, cela doit être développé patiemment grâce à l'engagement quotidien et responsable.

Le sage oriental l'a dit : " Le chemin est sous tes pas ! " Diriger, c'est aussi faire un pas, quand ce pas est celui qui nous rapproche de l'autre. On voit mieux quand on s'avance pas-à-pas sur ce chemin-là.

Aucune théorie ne résiste à l'oubli, si elle ne s'accompagne pas d'une pratique. De la même manière, le développement de la vision à long terme et l'intuition créatrice se nourrissent du petit pas quotidien en avant et de la réflexion qui l'accompagne.

La prise de conscience de l'importance de nos moindres gestes donne une signification au regard avec lequel nous fixons l'horizon. Il n'y a en effet pas de mission d'entreprise sans petites commissions. Il n'y a pas de grands sentiments sans petits sourires.

Il n'y a pas d'amour sans engagement fraternel, sans justice sociale, ici et maintenant, avec le prochain être humain rencontré sur notre chemin ou qui entre dans notre bureau.

Le troisième caillou blanc nous fournit donc l'autre point de repère sur notre ligne de vie : l'engagement, le rendez-vous avec l'autre.

L'engagement

Avant de se rendre à un rendez-vous, il faut donc s'arrêter, se rendre disponible, abandonner ses préoccupations immédiates et accepter la rupture avec le quotidien. C'était là notre premier caillou blanc, point de repère laissé par les sages qui nous ont précédé sur le chemin de la vision, pour nous aider à faire confiance.

Sous le deuxième caillou nous avons fait la découverte de nous-mêmes. Seuls, en silence, nous nous sommes retrouvés, avec l'enfant rêveur encore endormi dans notre âme, et l'adulte révélant ses forces. Nous avons redécouvert cette faim qui redonne l'espoir.

Nous pouvons maintenant tracer une ligne directrice jusqu'au troisième caillou. Nous nous y rendrons comme à une rencontre importante, pas à pas, remplis déjà de confiance et d'espoir.

Un rendez-vous plaisant pour rencontrer un autre humain, mais un rendez-vous de travail, pour passer à l'action. Car la vision, c'est aussi l'action, quand l'action est synonyme d'amour.

Le chef visionnaire

Le chef visionnaire est au service de l'autre, de l'entreprise, de la société. Il ne ment pas. Il est présent sur le terrain pour ausculter les détails et il ne se contente pas de moyennes générales.

Chaque client, chaque collaborateur est important pour lui. Il n'a qu'une parole, quand elle est donnée. C'est un maître qui contrôle ses émotions et qui se connaît bien.

Il est capable d'être indulgent pour lui-même et pour les autres. Mais il sait aussi écarter de son chemin les indésirables, les usurpateurs du pouvoir.

Le vrai chef n'a pas besoin d'avoir du pouvoir pour lui-même. Mais il est, par nature et par habitude, un libérateur, un révélateur et un médiateur. Son état d'esprit et ses façons de faire l'amènent à agir respectueusement et en profondeur sur les mutations qui s'opèrent chez les autres, dans l'entreprise et dans la société.

Comme le véritable pouvoir consiste essentiellement à être capable de changer, de transformer, de métamorphoser, paradoxalement, en ne cherchant pas à posséder le pouvoir, celui qui dirige en donnant l'exemple devient véritablement puissant.

C'est ainsi que se décrivait lui-même un de mes amis président : « Dans mon entreprise, nous sommes cent quarante-sept. Il y a cent quarante-six vice-présidents et un préposé à l'accueil ! »

Le cheminement du chef au service des autres s'est fait dans la solitude et le silence. La rupture avec le quotidien, avec l'activité routinière, avec la foule accaparante, contrairement à ce qu'on pourrait penser, la séparation dans le temps et dans l'espace, tout en ayant un effet libérateur, favorisent le rapprochement, la prise de conscience et la présence.

Cette présence à soi et aux autres est essentielle à l'accomplissement du rôle de révélateur qu'il doit jouer pour favoriser la métamorphose de la chenille en papillon libre, coloré et procréateur.

Celui qui est absent, par sa démission, par son mensonge, ou par ses distractions bureaucratiques, est incapable d'agir comme un éducateur : il ne conduit personne sur le chemin du bonheur, hors des sentiers battus.

Le chef qui n'est ni présent à lui-même, ni aux autres, n'est qu'un homme sans vrai pouvoir de changement. Tout au plus peut-il exercer beaucoup de pression pour faire marcher son troupeau en rang, sur le chemin routinier, en étant présent partout à la fois, c'est-à-dire nulle part.

Il dirige un orchestre en agitant bien les bras, mais il n'a pas d'âme, et il ne fait que reproduire un morceau de musique, sans créer la symphonie. Il est comme cette mouche de Jean de la Fontaine qui prétend faire avancer le coche, et qui s'en approprie le mérite et la gloire. Ce dirigeant possède parfois le prestige, mais il ne crée que l'illusion du prestidigitateur. En réalité, il n'est pas là.

Être présent, libérateur et révélateur, amène à agir, à mettre la main à la pâte.

Le chef est médiateur quand il devient levain dans le pétrin. Comme la levure, il disparaît dans la pâte, et il la fait lever quand tout semble au repos.

Il ne fait rien, mais il agit au sein même de son équipage. Par sa présence catalysante, il organise, il fait en sorte que toutes les cellules du corps social remplissent leur mission vitale pour l'ensemble de la société. Plus qu'une mission de survie, une mission créatrice de vie.

Dans la deuxième partie de ce livre, nous parlerons du travail du chef générateur de la vie et du sens de l'entreprise.


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©Albert Davoine (1997)