O R G A N I S E R

Au Moyen-Âge, le verbe organiser signifiait : rendre apte à la vie , sens aujourd'hui disparu et remplacé par celui de doter d'une structure. Au XVIe siècle, organiser a signifié, sous l'influence religieuse, jouer de l'orgue ou jouer d'un instrument de musique.

Organiser l'entreprise, serait-ce la doter d'organes vitaux, ou encore la toucher des doigts comme un organiste pour la faire chanter comme un orchestre sous la voûte d'une cathédrale ? Point d'orgue signifie aussi temps d'arrêt ! Alors, prenons notre temps pour ausculter l'entreprise avant d'y toucher.

Écouter pour réussir

A la suite d'un cours sur les faillites et sur les écueils de l'administration, un de mes élèves m'a posé une question : « Mais alors, que faut-il faire pour réussir ? »

Les jeunes gens ont l'art de poser des questions directes, allant droit au but, et je comprends bien l'auteur de la Règle de Saint Benoît qui recommande aux prieurs des abbayes de consulter les jeunes sur les questions graves et les vieux sur les questions de routine. J'ai donc respiré profondément et, comme le cours achevait, j'ai répondu par un seul mot : « Écouter ! »

Écouter d'abord et avant tout sa conscience, cette parole qui jaillit du fond de nous-mêmes, dans le silence et dans la solitude, et qui nous dit ce qui est bon, ce qui est beau, ce qui donne un sens à notre vie. C'est encore la voix de notre conscience qui nous fait découvrir notre mission et donner un sens à notre entreprise.

Écouter ensuite les autres, nos enfants, nos élèves, nos clients, nos électeurs, tous ces gens qui sont notre prochain, à l'échelle de la planète. Être à l'écoute de leurs besoins, de leurs désirs. Être sensibles à leurs peines et à leurs joies, à leurs anxiétés et à leurs espoirs.

Le président qui se promène dans l'usine, le directeur qui fréquente incognito ses clients dans le magasin, le gouvernant qui s'assied dans une cuisine, ces chefs-là savent quelles questions poser au comité de direction. Ils apprennent aussi dans quel sens diriger, et quelles solutions apporter aux problèmes, car le peuple sait fondamentalement ce qui lui convient, et il trouve toujours finalement les moyens pour l'obtenir, avec ou sans l'aide de la machine hiérarchique.

Écouter enfin l'équipage. Le chef doit être à l'écoute de son entreprise. Pour le marin, l'écoute aussi le nom du cordage qui sert à tendre la voile. Le pilote qui tient l'écoute sent le vent agir sur la voilure, et il peut alors border ou choquer l'écoute, c'est-à-dire tirer ou laisser filer la corde. Le capitaine qui est à l'écoute de son équipage, sent très bien le vent et sait comment composer avec lui, adapter son allure.

Bien écouter, c'est ausculter, c'est scruter plus profondément, derrière les voix et les bruits de la vie, le murmure du changement. En prêtant une oreille attentive au vrai sens des paroles des gens, on peut discerner les intentions, les besoins, les espoirs, autant que les craintes, les suspicions et les mensonges.

L'homme attentif écoute en silence, avec ce calme intérieur qui permet de peser chaque parole et chaque geste de l'autre, sans y substituer sa propre interprétation.

Une telle écoute exige une connaissance et un contrôle de soi exemplaires. C'est parce qu'il a cet état d'esprit, ce désir, ce talent, que le chef est un homme hors du commun des mortels qui ne se préoccupent que de leur propre bonheur ; il doit être à l'affût, à l'écoute du bonheur des autres, car il a pour mission de prendre en charge le bonheur de la société.

L'entreprise vivante

Il est donc essentiel d'écouter avant d'organiser, avant de doter l'entreprise de ses organes vitaux. La survie et le développement de tout organisme sont liés à sa mission, à son fonctionnement et à son environnement.

Le vivant se manifeste par son adaptation continuelle à l'entourage, en fonction de sa finalité. Ainsi chaque cellule, chaque végétal, chaque animal et chaque société vivante a un but, une raison sociale d'exister dans l'univers.

En ce sens, chaque parcelle de vie a un rôle à jouer dans l'ensemble du vivant. Pour remplir sa fonction, la cellule va puiser l'énergie dans les ressources de son environnement, ensuite elle va transformer cette énergie à sa façon pour la rendre sous une forme différente, mieux adaptée, à la collectivité dont elle fait partie intégrante. C'est ce qui se passe des milliards de fois à la seconde dans notre corps. C'est ce qui se passe des milliards de fois, chaque jour, avec chaque être humain, sur la planète.

C'est ce que font également les entreprises et les sociétés, organismes vivants créés par l'homme. Tout ce qui vit est un instrument qui s'accorde donc, bien ou mal, avec un orchestre, selon le ton qu'on lui donne.

Donner du sens à la vie, c'est la fonction de la conscience humaine.

Donner le ton à l'entreprise, c'est la fonction du chef.

Ce qui n'est pas vivant, les minéraux, ne sont pas organisés. Ils sont structurés. Les cristaux, les agencements atomiques et moléculaires sont disposés de façon rigoureuse, obéissant aux lois de la physique. Le vivant, lui, est désobéissant.

(Cependant, entre parenthèses, c'est une façon de voir les choses qui peut encore nous jouer des tours, car, si on examine attentivement le comportement folichon de certaines particules subatomiques, on peut se demander s'il n'y aurait pas, là aussi, matière à réflexion, au sens propre et au sens figuré.)

Mais laissons là ces considérations métaphysiques pour en revenir à notre propos, l'entreprise vivante.

De ce qui précède, nous pouvons donc percevoir la différence fondamentale entre une organisation et une structure. L'organisation est essentiellement vivante. La structure est cristalline.

Comme nous l'avons dit au tout début de ce chapitre, le sens ancien et perdu du mot organiser était rendre apte à la vie , et il a été remplacé de nos jours par celui de doter d'une structure. Il ne faut donc pas s'étonner que beaucoup de nos organisations ressemblent plus à des pyramides de pierre qu'à des ensembles vivants.

L'ensemble vivant que constitue l'entreprise doit continuellement s'acclimater aux changements qui surviennent dans son environnement, au fur et à mesure qu'elle poursuit sa mission. Ce sont les organes de l'entreprise qui la rendent intelligente, c'est-à-dire apte à s'adapter. Car l'intelligence, selon Paul Valéry, serait la faculté d'adaptation au réel.

Mais l'entreprise ne s'harmonise pas d'elle-même avec son milieu. Bien sûr, tout comme le corps humain et les animaux, l'entreprise est dotée de réflexes involontaires : elle s'ajuste, par expérience ou par instinct, aux situations habituelles et prévisibles. Mais, à la différence de l'animal, l'être humain peut être l'artisan du changement, il en a le pouvoir.

L'homme peut décider pourquoi, comment et quand il veut agir dans son entourage. L'entreprise étant un organisme humain, à ce titre, elle peut convenir, projeter, de la manière dont elle va servir la société. Nous allons donc voir à quelles fins l'entreprise peut servir, nous allons définir l'entreprise.

Définir l'entreprise

L'athlète, qui se prépare à sauter plus loin, recule. Sans doute est-ce pour donner un nouvel élan aux mots de tous les jours que je vais fouiller dans leurs racines profondes.

En effet, pour redonner vie à une plante fanée, l'horticulteur libère ses radicelles enfouies dans la terre sèche, pour les transplanter dans le terreau neuf. Allons donc voir au dictionnaire les souches du verbe entreprendre.

En vieux français, entreprendre signifiait attaquer , et l'entreprise était une opération militaire, menée par un prince de l'époque moyenâgeuse, contre le château-fort voisin. On partait ainsi à l'aventure, avec armes et bagages, pour aller régler son compte à l'ennemi.

Par la suite, au cours des siècles, entreprendre a signifié successivement mettre en œuvre, ensuite conquérir, tenter de séduire, et enfin prendre en charge quelqu'un, ce dernier sens étant disparu aujourd'hui, nous apprend le Robert.

Les militaires conquièrent, les commerçants et les industriels mettent en œuvre des activités, les amoureux séduisent, mais ne resterait-il plus personne pour prendre en charge ?

Je rêve d'un monde d'entreprises, d'aventures humaines, destinées à prendre en charge les conditions du bonheur de l'humanité dans ce monde en changement.

Qu'elle soit publique ou privée, petite ou grande, lucrative ou bénévole, l'entreprise n'a de sens que si elle est au service du bien-être de la population. Un gouvernement n'a de légitimité que s'il est au service du peuple. Même l'armée ne doit être considérée que comme un instrument de paix : si vis pacem, para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre), disaient déjà les Romains.

Nous parlons du sens de l'entreprise, de la mission qu'il faut lui donner pour la définir. Car le sens n'existe pas en soi : c'est l'homme qui donne une portée à ses actions, à sa vie. Le sens est dans l'intention, et celle-ci doit être décidée et confirmée tous les jours. Nous avons déjà réalisé, en parlant de la prévision et de la vision, que le chef était, avant tout, un générateur de sens.


Suite : Retrouver le sens

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©Albert Davoine (1997)