Le pouvoir ? Instrumental ou médiateur ?

Le pouvoir instrumental

Georges, c'est l'expert en tout. C'est l'incontournable et omniprésent administrateur qui contrôle toutes les allées et venues de personnes et de documents dans l'entreprise. A l'armée, il était l'officier responsable de l'intendance, l'expert en logistique. Tout mouvement de matériel passait inévitablement par son contrôle : il savait, lui, que chaque chose a sa place et que chaque place a sa chose.

Depuis sa sortie du régiment, il a suivi des cours de gestion informatisée, de communications efficaces et de management des systèmes. Et dès son entrée dans l'entreprise, il s'est hissé cran par cran jusqu'à ce poste clé où il a fini par se rendre indispensable.

Car un expert a réponse à tout et il ne se trompe jamais. C'est lui qui a écrit le Recueil des Politiques et le Manuel des Procédures. Il a informatisé à peu près tout ce qui était informatisable, ce qui n'est pas méchant en soi, sauf que le contrôle de la machine administrative est uniquement entre ses mains.

Tout le monde doit le consulter et obtenir son approbation pour toute modification du système. C'est lui l'expert, il se déclare le père de la modernité dans l'entreprise : avant son arrivée, l'administration de l'entreprise n'était qu'un grenouillage indescriptible. Heureusement, notre héros est venu mettre bon ordre à tout cela.

Mais Georges est un homme discret qui ne fait pas grand étalage de son pouvoir, il ne fait que l'exercer. Point final. Partout et tout le temps, il faut passer par Georges. Le réseau qu'il a tissé est structuré de façon telle que Georges est devenu le centre nerveux de l'organisation.

Georges est un personnage bien réel qui noyaute pas mal de nos entreprises ou institutions. Et nous ressemblons aussi à Georges quand nous exerçons notre pouvoir instrumental : comme on se sent puissant quand on détient la solution, la réponse, le truc, le contact, le réseau !

Le professeur qui résout le problème de l'élève, la mère impatiente qui noue les lacets de son enfant et le père qui reprend le travail de bricolage commencé par sa fille, tous exercent à l'excès leur pouvoir d'expert. Dois-je ajouter qu'ils bloquent toute initiative et qu'ils tuent dans l'œuf toute créativité ? Pourquoi ?

Parce que celui qui abuse de son pouvoir instrumental ne fait souvent que répondre à ses angoisses existentielles : à défaut d'être, il lui faut faire : n'importe quoi, toujours, partout. Il ne devient rien de plus qu'un intermédiaire immédiat : ce n'est pas un chef médiateur. Il n'aide personne, il finit par tout faire lui-même.

Le pouvoir médiateur

Être médiateur, c'est aider sans s'imposer. Le pouvoir médiateur consiste à agir de façon indirecte pour relier chaque membre de l'équipage à l'entreprise, pour allier tout un chacun dans l'esprit de corps. Pour être un chef médiateur, il faut encore faire usage d'une force raffinée qui agit discrètement par la présence, par le regard et par le renoncement.

Être omniprésent, comme Georges, c'est nuire à la présence. Georges est un centre de contrôle obligatoire, les gens se rapportent tous immédiatement à lui. Il est partout et nulle part à la fois.

Par sa présence, par la vision qu'il a de l'horizon et par sa capacité de ramener les regards dans cette direction, le chef est médiateur : s'il renonce s'imposer, il est capable de générer, jour après jour, le sens de l'entreprise en l'alimentant du sens que chaque membre de l'équipage donne à sa propre vie. Discrètement, le chef devient le générateur de l'esprit de corps de l'entreprise.

Mais cette attitude de médiateur n'est possible qu'avec la grâce et par le renoncement au pouvoir instrumental. Il doit renoncer à agir en contrôlant tout directement, pour mener indirectement en faisant confiance à son équipage, comme notre amie Thérèse au milieu de son troupeau de vaches qui s'en allait tous les matins au rendez-vous du pâturage du ruisseau.

Pour être un chef médiateur, on doit faire partie de la troupe, ce faisant, on ne peut donc pas la posséder, car on ne peut être à la fois en dedans et en dehors. Et si le chef ne possède pas son équipage, cela voudrait-il dire que l'équipage est libre ? Devrait-il alors exercer un pouvoir libérateur au lieu d'un pouvoir possessif ?


Suite : Le pouvoir libérateur.

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©Albert Davoine (1997)