M A I N T E N A N T

 

Tout se tient: être un chef, c'est être libérateur, médiateur et révélateur pour prévoir, organiser et contrôler l'entreprise. Et ces trois rôles n'en font qu'un, celui de diriger, de générer le sens, parce qu'on y met en œuvre une autre force constituée essentiellement de vision, de présence et de renoncement, trois variantes de la passion, de l'intimité et de l'engagement qui composent l'amour humain.

Christian est un vieil ami et un grand chef. Grand par son humilité, par sa présence et par ses réalisations. Il m'a confié un jour ceci :

« Quand il ne reste plus rien... Il reste la musique, la nature, la vie, moi. Parce que je me dis : moi, même sans mon nom, je sais que j'existe. La seule chose dont je sois sûr c'est que je suis conscient de moi. J'existe et tu existes, et toi, tu peux dire la même chose. Et entre nous deux il y a un regard de respect, un lien d'amitié, il y a l'amour humain.

Mais l'amour, je ne suis pas sûr d'en être le producteur, il me semble que je n'en suis que le dépositaire, le distributeur.

Si l'humain n'est conscient de l'amour, ne fût ce que d'une personne, je crois que l'amour devient surhumain. L'humain prend conscience de ses limites : il y a bien des manifestations humaines de l'amour, mais le fluide, l'énergie de l'amour, c'est un absolu. Je crois à quelque chose d'absolu dans ma femme, dans mes enfants, dans mes amis, mes collaborateurs. Et ce qu'il y a d'absolu, cela se découvre en regardant dans les yeux des humains.

Cet absolu, c'est comme une goutte de pluie qui éclate sous un réverbère. Il y a une lueur dans la prunelle des yeux de chaque être humain. Alors, c'est difficile de ne pas croire, de ne pas voir la lumière dans la nuit. Et à un moment donné, c'est comme un violon qui chante comme une flamme. La musique, c'est de la lumière que tu entends. C'est terriblement fort et c'est très faible à la fois. La lumière était dans la soupe originelle de l'univers, il y a des milliards et des milliards d'années. Je n'attends rien qu'une chose, c'est d'aller savoir si elle existe. Mais toute la vie, nous avons souvent les yeux bandés. Il nous faut chercher et découvrir.

Moi, je me sens dans l'univers comme dans une salle d'un musée des beaux-arts. Il y a là une grande peinture anonyme. Elle est inachevée. Je suis à la fois dans le tableau et en dehors du tableau. Je rencontre quelqu'un, un homme aux cheveux blancs. Je devine que c'est l'artiste, le maître anonyme. Il est parfois comme moi, dans le tableau ou en dehors. Je m'approche de lui et il me sourit. Je me retourne, et il a disparu dans la foule. Je ne suis humblement qu'un personnage comme les autres, pas plus ni moins que les autres. Sauf qu'on dirait que j'ai conscience de faire partie du projet. Ce n'est pas par hasard que je me trouve là dans ce tableau, ce jour-là, à cette heure-là.

Il y a aussi un train dans le tableau. Et le train roule. Quand le train revient, les gens ne sont plus les mêmes qu'au départ. Quand ils sortent du train, les gens se sont sentis solidaires. Moi, je suis comme le chef du train, mais j'ai un billet en poche, j'ai aussi payé mon passage. Je suis un bon compagnon de voyage. J'aide à retrouver la mère de l'enfant perdu. Je suis le steward qui apporte des sandwiches. Je vérifie discrètement le fonctionnement du frein de secours. Je donne le signal du départ.

Je suis seul, souvent seul, mais je suis avec les autres. Je suis libre de sortir du train, mais je fais partie du peuple, du voyage, et je ne quitte pas le train. Je dis aux autres de ne pas paniquer. Je suis une présence rassurante : je suis ici, maintenant, je suis heureux. »


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©Albert Davoine (1997)