Le deuxième caillou blanc : la faim

Le premier caillou blanc, laissé par les maîtres anciens sur la piste de la vision, est donc celui de la rupture. La rupture est toujours provoquée, même si c'est une décision. Elle est douloureuse et exige courage, abnégation et persévérance.

Mais la rupture nous mène, par le biais de la douce délinquance, à la complicité avec nous-mêmes et plus tard avec les autres. La rupture nous amène enfin sur le chemin de la liberté, essentielle à la libération de la passion qui illuminera la route de la création.

Seuls, reposés et silencieux, nous avons soulevé cette première pierre blanche qui nous a fait découvrir un peu de paix et de lumière sur la piste.

Marchons encore un peu vers le deuxième caillou blanc, celui de la faim, avant de nous rendre finalement à notre rendez-vous.

Richard, le steward

Pour Richard, la rupture s'est faite quand il a mis de l'ordre dans son garage. Richard est comptable agréé et dirige une entreprise moyenne appartenant à sa famille.

Richard triait, comme vous et moi tous les dix ans environ, les boîtes de carton contenant des tas de vieilles choses absolument inutiles qu'on accumule pour le cas où elles pourraient redevenir utiles, alors qu'on sait très bien qu'on en achète des neuves en cas de besoin.

Richard est tombé sur une boîte contenant ses cahiers de l'école primaire. Il s'est assis sur un coffre et a commencé à lire une rédaction qu'il avait composée à l'âge de dix ans, intitulée: " Ce que je veux faire plus tard." Il voulait alors être notaire ou steward dans un avion.

Richard a passé une bonne partie de la fin de semaine à se promener dans les bois autour de sa maison, troublé par ce qu'il venait de découvrir sur les espoirs de l'enfant qu'il avait été.

C'est vrai que Richard passait une période difficile. L'entreprise fonctionnait pourtant très bien, malgré un manque de communication avec le frère aîné, gérant de l'usine. La vie de famille était paisible et agréable. Richard donnait aussi beaucoup de son temps à une société d'entraide aux personnes atteintes du cancer.

Richard a toujours eu peur de la mort et, à l'approche de la quarantaine, c'était devenu pour lui une façon de l'apprivoiser. Il avait aussi atteint l'âge auquel l'homme essaie de voir ce qu'il adviendra de l'autre moitié de sa vie. C'est cela qui était difficile pour Richard.

Après de bonnes études universitaires en comptabilité, il avait travaillé comme vérificateur des comptes d'un hôpital. Puis, à la suite du décès de son père, il avait rejoint l'entreprise familiale pour prendre en charge l'administration en y apportant ses compétences professionnelles universitaires, les autres membres de la famille ayant appris leur métier sur le tas.

La venue de Richard avait été salutaire pour structurer et développer cette entreprise florissante. Mais après douze années de service dans l'entreprise, le conseil d'administration familial étant résolument conservateur et peu enclin à favoriser l'expansion des affaires, Richard se demandait quel y était son avenir.

La routine administrative n'offrait plus de grands défis à son esprit entreprenant. Peut-être avait-il manqué sa vocation ? Peut-être aurait-il dû être steward ou notaire ? Richard se promenait seul, errant dans les bois, avec cette question en tête...

Richard souffrait d'un mal chronique à l'épaule gauche : il sentait son bras s'engourdir et percevait une brûlure dans le cou. Des examens cliniques lui avaient révélé une ancienne blessure due probablement à un accident d'automobile.

Richard a appris à décrocher, au signal de cette douleur, il se promène alors dans les bois sans décider du chemin qu'il suivra. Il peut se fier sur son sens de l'orientation pour revenir à la maison.

Richard avait faim, ou soif, de quelque chose, sans savoir de quoi exactement. C'est comme si la lecture de sa rédaction de dix ans lui avait ouvert à nouveau l'appétit. Un goût de quelque chose de différent lui était revenu à la bouche. Le goût est une affaire de souvenirs.

Bien sûr, goûter signifie boire ou manger quelque chose pour la première fois. Mais, pour avoir le goût de quelque chose, il faut déjà en avoir consommé dans le passé, et garder en mémoire, parfois inconsciemment, une heureuse impression.

Le désir qui nous fait saliver, qui alimente notre passion, ce désir est souvent le souvenir d'un paradis perdu dans notre inconscient.

Richard est venu me parler de sa faim. Je lui ai demandé de fermer les yeux et de revenir quelque trente ans dans le passé. Il était là, assis sur son banc d'école, en train de composer sa rédaction. Il pensait à devenir notaire.

Notaire, comme monsieur Lapointe, un homme bien habillé, aux souliers vernis, le seul personnage en affaires avec papa, qui fût reçu à la maison. Celui en qui papa et maman avaient entièrement confiance : ils signaient les papiers du notaire sans les regarder.

Richard était fasciné par cet homme droit, solide, sécurisant, qui rendait service à ses parents en rédigeant des documents exacts, fiables et définitifs. Une personne en qui les autres ont tellement confiance, qu'ils signent les yeux fermés. Monsieur Lapointe était un exemple.

Richard songeait aussi à monsieur Caron, le steward. Son nom était inscrit sur son badge d'Air Canada.

La famille avait pris l'avion pour la première fois pour des vacances d'été. Devant sa page blanche, Richard revoyait monsieur Caron, en uniforme avec des galons dorés, accueillir les passagers et les conduire jusqu'à leur place, les aider à ranger leurs bagages, leur donner un coussin, une couverture, une collation, et régler mille et un petits problèmes avec le sourire, et diriger le personnel de cabine avec gentillesse.

Durant le voyage, Richard n'avait pas quitté des yeux ce maître d'équipage impressionnant.

Richard était assis maintenant dans mon bureau. Il a ouvert les yeux. Richard est toujours bien habillé, comme monsieur Lapointe, comme monsieur Caron. Richard parle d'une voix douce et claire et ses gestes sont calmes et posés. Quand il réfléchit, il se croise et se frotte les mains près du visage.

J'ai demandé à Richard ce qu'il avait fait la veille au bureau. Il m'a répondu que, l'avant-midi, il était allé discuter d'un dossier chez son avocat avant de le présenter au conseil d'administration.

L'après-midi, comme tous les jeudis, il recevait une partie du personnel pour leur remettre leur chèque de paie.

Je lui ai fait raconter dans le détail comment il s'y était pris pour préparer le dossier litigieux.

L'avocat avait trouvé le dossier parfait : il n'y manquait pas un mot. Richard aurait pu s'exempter d'un avis juridique ; tout était complet, c'était du solide, avait dit l'avocat. J'ai demandé à Richard ce qu'il voyait dans son récit, ce que cela lui révélait de lui-même. « Je fais comme le notaire ! » : me dit-il en écarquillant les yeux.

Ensuite, je lui ai fait raconter, son après-midi. Comment distribuait-il la paie ?

Il faisait appeler ses employés un par un, les accueillait à la porte du bureau, les faisait s'asseoir et s'asseyait à côté d'eux, dans le petit salon. Il les connaissait chacun, il savait le nom de leurs enfants, posait quelques questions sur le travail, les laissait parler. C'était l'occasion de régler mille et un petits détails. Richard les remerciait en leur donnant leur chèque. Richard n'a pas attendu ma question avant de proclamer : « Je joue au steward ! »

Richard avait faim de donner du sens à sa vie de chef. Il était d'ailleurs venu me consulter pour l'aider à changer de carrière : il voulait retourner dans le milieu hospitalier ou dans les services sociaux pour faire autre chose que de l'administration et des profits.

La lecture de sa rédaction d'enfant l'avait troublé au point où il se posait la question à savoir s'il n'avait pas manqué sa vocation. La faim nous vient toujours d'un goût perdu quelque part dans nos souvenirs. La salive qui nous monte à la bouche appelle l'eau de source.

Le chef cuisinier

A dix ans, Richard voulait devenir notaire ou steward. A quarante ans, Richard est devenu notaire et steward. On n'échappe pas à son destin, on ne ment pas avec son idéal. Notre destin se trouve quelque part dans notre inconscient.

Ce n'est que dans le temps d'arrêt, la solitude et le silence, qu'émergent à notre conscience les parfums du passé. Ce sont les odeurs de notre propre cuisine d'hier qui nous font réussir les plats d'aujourd'hui et choisir le menu de demain.

Nous avons dit, en parlant de la rupture, que le chef devait être un libérateur. En parlant de la faim, nous associons son attitude à celle d'un révélateur.

Un révélateur, en photographie, est un produit chimique, une solution qui rend visible l'image latente. L'image de soi, l'image que les autres ont d'eux-mêmes, l'image de l'entreprise, ce sont ces images latentes que le chef doit révéler tour à tour. En commençant par lui-même.

Mais on ne peut servir de catalyseur, de miroir, ou de révélateur aux autres, si on ne se connaît pas soi-même.

Se connaître, c'est être capable de se différencier des autres. Se voir comme on est, se rendre compte de notre façon originale de respirer, de manger, de nous reposer et de bouger.

Se connaître, c'est encore comprendre que nous avons chacun notre manière propre d'agir ou d'attendre, d'intervenir ou de laisser faire, d'aimer ou de rejeter. Prendre conscience de nous-mêmes, c'est le point de départ de notre capacité à voir, à regarder, à distinguer les autres.


Suite : Le troisième caillou blanc : Le rendez-vous. 

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