Le deuxième mouvement : adagio, la découverte

Découvrir, c'est, au hasard du chemin, mettre en lumière ce qui est couvert, caché. C'est apercevoir au loin une lueur d'espoir dans la brume, et faire un pas en avant pour s'en rapprocher. C'est buter sur une pierre et la soulever pour y trouver un autre monde grouillant de vie.

La curiosité est une attitude fondamentale de l'homme. Il cherche depuis toujours à découvrir le sens de sa vie. Mais, comme le disait déjà le sage Lao-Tseu : " Le chemin est sous tes pas ! ", c'est donc en marchant, dans l'action, que se précise le sens, la direction que nous prenons et que nous indiquons aux autres.

Cette quête est un travail quotidien que l'humain recommence à chaque âge de la vie, et qui exige de lui une disponibilité, une réceptivité que Denis, entrepreneur et golfeur, associe à la grâce.

La quête et la grâce

« Je joue au golf. Il y a des situations dans lesquelles j'aime jouer. C'est un drôle de jeu, le golf. C'est un sport qui n'est pas maîtrisable. Pire encore, si je veux le maîtriser, c'est là que le sport me glisse entre les mains. Cela prend la grâce.

C'est comme si j'avais une corde pour frapper la balle, à la place d'un bois ou d'un fer. Je fais un mouvement pour frapper, tu comprends, mais il faut que la corde reste droite, qu'elle arrive droite sur la balle.

Le moindrement que je lui donne trop d'énergie, la corde se met à osciller, tout le temps. Il faut que j'aie la grâce. C'est comme pour le tir à l'arc zen : quand on tire la flèche, c'est comme s'il n'y avait pas d'effort, cela doit venir d'en dedans.

Au hockey, au football, on peut se fâcher, bousculer un adversaire, on peut frapper la rondelle, le ballon, marquer un but directement. Mais au golf, c'est la grâce. Si on ne l'a pas...

Le golf, c'est une quête... Finalement, ce sport-là, c'est une quête. Puis, chaque fois que je trouve, je perds. Chaque fois, à la seconde où je crois avoir enfin trouvé, je viens de perdre.

Pour moi, au fond, ce qui est intéressant, c'est cette recherche. C'est cela qui me pique, qui m'aiguillonne. Chaque fois que je réussis à contrôler une partie du golf, il y a quelque chose d'autre qui se décroche chez moi et qui défait complètement le reste.

C'est drôle, on dirait qu'à la minute où je deviens plus fort que ce sport-là, que je me dis : «là je l'ai, je frappe la balle et je marque», cela me rattrape et, le coup d'après, je le manque. Cela se défait.

Là, je recommence à me poser des questions. Et le processus recommence pour avoir la grâce encore. Je me demande si ce n'est pas une question d'attitude. Parce que depuis des années que je joue à ce sport-là, j'ai toujours attaqué cela sous l'aspect physique : le bras, les épaules, la position. Je crois maintenant que c'est aussi une disposition mentale, spirituelle.

Je comprends ce que tu veux dire, quand tu me dis de diriger mes affaires comme quand je joue bien au golf : avec le pouvoir qui vient de l'intérieur, avec la grâce. La personne qui fait cela agit vraiment, même si c'est en retrait, de l'intérieur.

C'est ce pouvoir-là que je veux exercer. Je pourrais même jouer au golf comme un caddie, celui qui donne les bons bâtons, qui donne des conseils. C'est présent et rassurant, un caddie. Il faut que je recommence à jouer au golf, et à diriger mes affaires comme je joue au golf, et que je finisse le travail avec la grâce... »

L'ami révélateur

Ce qui doit être découvert existe donc déjà sur le chemin de l'homme, souvent ailleurs que là où nous cherchons avec trop d'insistance, sans nous laisser aller, avec la grâce, à la découverte. C'est pourquoi le tempo de cette démarche doit être à l'aise, plus lent, comme un adagio.

Le psychanalyste est le virtuose des transferts quand il applique son art à la rééducation des autres humains. Les métaphores et les paraboles sont également de puissants outils pédagogiques, car elles font passer l'essentiel du message, tout en laissant à l'élève ou au lecteur assez de liberté pour son interprétation particulière et suffisamment d'espace pour son cheminement personnel.

La parabole de Denis nous montre bien que le sens passe bien au-delà des mots, entre les lignes du texte. La même découverte est à notre portée si nous nous confions à un véritable ami, celui qui nous oblige à devenir ce que nous sommes. Car le plus beau présent qui ait été fait aux hommes, après la sagesse, c'est l'amitié, a dit La Rochefoucault.

Malheureusement, dit Saint-Exupéry, « les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent les choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis.»

Le rôle de l'amitié, selon Emerson, est de nous obliger à réaliser ce dont nous sommes capables. La présence, l'écoute et la parole de l'ami sont des trésors sans prix. Le chef qui se veut révélateur du potentiel de son équipage doit jouer le rôle de l'ami : présent, à l'écoute, et dont la parole est porteuse de sens.

Écouter l'autre, c'est prendre le temps de le laisser parler avec ses hésitations, ses mots de travers, ses répétitions, son vocabulaire boiteux. C'est le laisser achever sa pensée et dire ses émotions. Il nous faut écouter avec ce regard de respect que nous devons porter sur tout ce qui est humain.

Une écoute amicale et révélatrice se pratique habituellement en trois phases. Tout d'abord, il s'agit de laisser parler l'autre sans l'interrompre, pour lui donner le temps d'exprimer en gros ce qu'il a sur le cœur ou dans la tête.

Le premier jet est souvent sommaire, parfois confus, hésitant, mais il est nécessaire de l'écouter attentivement pour y déceler les indices de ses décisions.

Il s'agit alors, dans un deuxième temps, de ramener l'attention de la personne sur les décisions qu'elle a prises et de la faire se raconter pour qu'elle puisse se voir elle-même prenant ces décisions.

C'est en effet en révélant à l'autre quand, comment et pourquoi il décide que le maître, ou l'ami révélateur, aide la personne à faire un pas de plus vers l'autonomie, la responsabilité et la créativité.

Troisièmement, le révélateur amène l'autre à tirer ses propres conclusions de l'expérience ainsi relue. Cette synthèse, doit permettre à l'autre de se découvrir, ou de redécouvrir, une compétence particulière ou de confirmer ses valeurs fondamentales et le sens qu'il a donné à sa décision et, conséquemment, à sa vie.

Le chef éducateur au service de l'autre agit ainsi comme un tiers révélateur, comme le catalyseur des forces de chaque membre de son équipage.

Cette attitude du chef révélateur est bien décrite ci-dessous par mon ami Pierre, ingénieur et directeur d'une compagnie de télécommunications.

Le regard du chef

« La force d'un chef réside dans l'utilisation qu'il fait de la capacité de chacun à décider lui-même. Tout le monde est capable de planifier, d'organiser son travail à sa façon, à part quelques exceptions.

Certains s'organisent mieux à court terme, d'autres ont une vision plus large. Je pense qu'il faut respecter ces visions et ces dispositions de chacun. Le chef doit être capable de lire le type de planification que chacun fait.

La grande qualité première du chef est dans le regard.

Regarder les gestes, écouter les paroles d'une personne pour deviner ce qui anime cette personne-là, ce qui fait qu'elle a le goût du travail bien fait, dans quelle fonction elle est capable de se réaliser le mieux.

Lorsque je vois qu'une personne est joyeuse, heureuse, je cherche à savoir ce qui a provoqué cela. C'est instinctif chez moi. Je le fais de façon habituelle avec mes enfants, avec les gens de mon entourage. D'abord, j'essaye d'être le plus respectueux de ce qu'ils sont, de leurs états d'âme. Jamais je ne vais provoquer les gens.

Assez souvent, je vais essayer un bon mot, une taquinerie, une banalité, mais qui porte un petit message. Je ne fais que cela. Je suis missionnaire : je passe mon temps à envoyer des messages pour permettre de désamorcer des crises, pour dédramatiser des événements, pour faire évoluer.

Le missionnaire est celui qui a une idée de la vie et qui s'en fait le porte-parole.

Après avoir cherché, j'ai découvert que la vie est intéressante à vivre dans la mesure où on ne se prend pas au sérieux, dans la mesure où on est fier du travail bien fait, dans la mesure où le respect devient ce qu'il y a de plus important dans nos relations avec les autres.

Cette mission, j'ai effectivement le goût de la faire sentir aux gens. Dans tous mes gestes, dans toutes mes façons de faire, à la maison ou au bureau, il y a toujours cette préoccupation : ne jamais amoindrir les gens. C'est la mission que je me suis donnée. »

Le chef révélateur organise. Il rend plus apte à la vie en renvoyant à chacun une image agrandie de lui-même. Par sa présence et son écoute révélatrice, il fait devenir meilleur : il rend l'autre à chaque fois un peu plus autonome, un peu plus responsable, un peu plus créateur. Cet homme est avant tout au service de l'autre.

Le chef usurpateur rend également l'autre responsable, à sa manière : il le culpabilise. Incapable de voir dans l'autre autre chose qu'un instrument de production, il se sert de l'autre pour se servir lui-même. L'autre n'est alors perçu qu'en fonction du résultat qu'il produit.

Mais le propre de l'action humanisante est de faire tenir ensemble, d'allier, le processus et le résultat.

L'action humaine disparaît quand on sépare le travail et son fruit, la décision de ses conséquences. Le processus de production ou de décision devient abstrait, soumis aux conditions anonymes que sont les lois de l'économie et les exigences techniques.

Le chef qui confond la fin et les moyens, l'homme et le produit, obtient sans doute un résultat apparent sous la forme d'un volume de production, mais derrière cette illusion se cache le résultat réel de l'attitude du chef usurpateur : l'asservissement de l'autre à ses desseins.

Cela détache inévitablement tout homme de son œuvre, le frustre de la fierté de travailler et inhibe toute volonté créatrice. Et voilà pourquoi, quand on abuse du pouvoir, personne n'ose relever le défi de la découverte.

Le défi de la découverte

Défier, c'est un acte provoquant face à l'establishment des bien-pensants. L'homme qui se délivre jour après jour de ses mensonges, de ses peurs et de ses fantasmes, découvre petit à petit sur son chemin d'autres facettes de la réalité.

Notre perception du monde est en effet liée à nos attitudes cognitives et émotives : nous ne voyons bien que ce que nous voulons bien voir. Se libérer de ses œillères, changer de lunettes, exige un certain courage nécessaire pour accepter d'affronter la réalité dans toute son étendue.

Le prix de la découverte est le renoncement à la sécurité intellectuelle et morale que procurent le dogme établi et la règle à suivre. Comme c'est rassurant d'avoir la foi, de posséder la vérité, de savoir une fois pour toutes ce qu'on doit faire ou ne pas faire en toutes circonstances.

Certains croient dur comme fer à l'astrologie. Le danger avec les signes du zodiaque est qu'ils vous figent sur place puisque votre sort aurait été inscrit sur la carte du ciel au moment de votre naissance : il est donc inutile d'avancer, d'aller à la découverte, de transgresser vos limites puisqu'elles ont déjà été fixées par les astres.

Mon signe du zodiaque

Mon signe du zodiaque, c'est le tramway numéro deux. Il passait là, dans la rue du Chemin de fer, à midi moins dix, au moment même où je naquis. Cette masse métallique électrifiée a dû exercer sur moi un effet magnétique infiniment plus puissant que les planètes Mars, Vénus, ou Pluton.

Je suis le rejeton d'une lignée de meneurs d'hommes : mon père était officier menant ses soldats en campagne. Mon grand-père était conducteur de tram : il menait les hommes à l'ouvrage le matin et il les ramenait encore le soir à la maison. C'est ce grand-père qui m'amena un jour dans des lieux interdits au commun des mortels étrangers à la Société Nationale des Tramways.

Il y avait à la sortie du village une voie du tram qui descendait en tournant dans une tranchée pour aller se perdre plus loin, en ligne droite, dans la campagne. Un imposant panneau rouge avertissait solennellement tout mortel pédestre de ne jamais descendre ce chemin en fer.

Cette voie du tram, étroite, sinueuse et dangereuse, débouchant sur la plaine, a toujours exercé sur moi cette fascination des chemins interdits menant en solitaire à la liberté.

Après avoir couru en tous sens dans les rues du village, jouant assez sagement à cache-cache ou au gendarme et au voleur, nous arrivons tous, un jour où l'autre, à nous arrêter au passage à niveau, au carrefour des chemins qui mènent un peu plus loin... Même celui qui ne sait pas lire déchiffre le panneau rouge. Certains en restent là et retournent à leurs jeux avec, de temps en temps, un regard de crainte et de désir vers la voie du tramway.

D'autres descendent par ce chemin étroit et vivent quelques moments d'anxiété avant de se retrouver en terrain plat, dégagé jusqu'à l'horizon. Il y a là encore une autre plaine où l'on peut choisir de courir tous azimuts ou décider de continuer à marcher sur la voie. Car au bout, il y a ce point fascinant où les rails gauche et droit se rejoignent. Alors on se met à courir pour l'atteindre au plus vite, juste le temps qu'il faut pour découvrir que ce point idéal à l'horizon recule aussi vite qu'on se rapproche de lui...

Mais, dans nos sociétés, qui est le père, le grand-père, qui mène l'équipage de l'entreprise sur les chemins hasardeux du défi et de la découverte ? Aurions-nous renoncé à notre paternité, par crainte d'amener nos fils et nos filles au bord du chemin interdit de la solitude, de l'autonomie et de la liberté ?

Le paternalisme, c'est tout le contraire de l'amour paternel qui est constitué de vision, de confiance et de renoncement. Le chef révélateur est animé de cet amour paternel : quand le chef, l'ami ou le père a révélé à l'autre son image d'humain autonome et responsable, il ne peut que le laisser aller à ses propres découvertes.

Évidement, la liberté, puis la découverte, conduisent à renier les croyances, à transgresser les interdits, à rencontrer d'autres horizons et à buter en chemin sur d'autres cailloux. Le chef, comme un grand-père, doit rester discrètement présent et rassurant, mais il doit fermer les yeux, et laisser l'autre franchir le signal rouge... pour franchir ses propres limites et poursuivre sa route.

La route des Saints

Le Québec est un pays où les colons français se sont établis en baptisant habituellement leurs paroisses du nom du saint patron du fondateur de ces nouveaux établissements. C'est ainsi que le long des routes s'égrène un chapelet de villages comme Saint-Liboire, Sainte-Scholastique, Saint-Valère, Saint-Canut, Sainte-Clotilde, Saint-Placide, Saint-Joachim et Sainte-Anastasie...

Quand François est devenu président de cette compagnie de distribution, après avoir rencontré chacun des directeurs pendant les trois premiers jours, il s'est présenté le jeudi à six heures du matin sur les quais de chargement des camions de livraison.

Il avait avisé le contremaître et délégué syndical qu'il avait l'intention d'aller en promenade les jours suivants. « Vous n'y pensez pas, monsieur le président, vous allez faire la route des Saints : des chemins de campagne picorés de nids de poule, vous allez être secoué dans le camion ! »

François est monté quand même à bord, avec Jules, puis avec Roland, Gaëtan et Maurice, les jours suivants. Il a aidé à décharger les colis, il a rencontré presque tous les clients et il a dîné avec chaque livreur.

François était disparu du bureau, perdu sur les routes des Saints pendant quatre jours, mais au retour, François savait quels produits se vendaient et ne se vendaient pas, pourquoi les clients achetaient ou n'achetaient pas.

Il avait aussi appris que deux jeunes camionneurs avaient terminé des cours du soir en commerce et qu'ils envisageaient de faire une carrière de représentant ailleurs, parce que les promotions internes étaient chose rare dans l'entreprise. Il avait aussi pris connaissance de certaines pratiques douteuses en ce qui concernait la sécurité des entrepôts.

François n'a pas rédigé de rapport au conseil d'administration de l'entreprise : il s'est contenté de souligner en rouge quelques phrases dans les rapports des trois firmes de consultants qu'on avait engagées à grand frais dans les années précédentes pour faire des diagnostics et des recommandations qui étaient restés lettre morte.

Dans cette entreprise, les gens de l'équipe de nuit n'avaient jamais vu l'ombre d'un président ou d'un directeur. Les représentants ignoraient le nom des livreurs dans leur territoire. François a dû organiser des visites guidées des entrepôts pour les cadres et les représentants pour leur monter ce qu'il y avait en inventaire, le stock qui roulait et celui qui dormait.

Mais pour découvrir cela, François a dû transgresser des tabous, rompre avec certaines habitudes, dépasser les barrières psychologiques.

La directrice d'un hôpital et son président du conseil auraient bien des choses à apprendre en allant aider de temps en temps les infirmières sur les étages. Mais on ne peut tout de même pas violer ainsi la convention collective et s'attirer un grief du syndicat pour n'avoir pas respecté les descriptions de tâches...

Feu rouge ! On arrête ! Et on se réfugie dans sa tour d'ivoire comme des généralissimes incompétents qui n'ont aucune idée de ce qui se passe dans les tranchées, au front, sur la ligne de feu.

Le chef révélateur, celui qui redonne à l'homme la joie de penser librement, la responsabilité de sa décision et la fierté de son action, ce chef là doit être rendu libre par sa quête incessante de la vérité, de l'humilité et de la fidélité.

Avec la grâce qui se répand du plus profond de son être, il devient alors capable de dépasser les interdits et de se faire complice de l'action de son équipage.

Voici donc ce qui nous amène au troisième mouvement du concerto sur l'organisation de l'entreprise : la complicité.


Suite : Le troisième mouvement : Andante : La complicité.

Diriger autrement. | Page d'accueil d'Albert Davoine.

Merci de votre visite !

©Albert Davoine (1997)