Concerto pour entreprise

Patience, patience
Patience dans l'azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d'un fruit mûr !

Hubert Reeves, astrophysicien, cite ce quatrain de Paul Valéry en intitulant ainsi son livre sur l'architecture symphonique de l'univers. Le poète nourrit l'ingénieur. Toute construction est prodigieusement complexe et fragile. Bâtir un édifice, une famille, une entreprise, un pays, est œuvre de longue haleine qui naît d'un éclair de génie, se couve en silence et se développe avec patience.

Premier mouvement : allegro

Quand nous nous attelons à la tâche de bâtir, nous libérons une idée folle. Au départ le projet doit être insensé, parce qu'il est neuf, inconnu, original. Si les autres ne nous regardent pas du coin de l'œil avec un certain sourire lorsque nous leur parlons la toute première fois de notre projet, c'est que ce n'est pas très génial, ça ne les surprend pas, ce n'est pas bien différent de ce qu'ils connaissent déjà.

Car c'est cette idée folle qui allume la passion, le coup de foudre, l'énergie créatrice débridée qui nous pousse à croire, à nous projeter au dehors de nous-mêmes, dans cet élan de liberté qui nous oblige à la rupture, pour nous ramener ensuite vers les autres, vers l'avenir.

Deuxième mouvement : adagio

Dans la première partie de l'œuvre symphonique, jouée allègrement avec un sourire émerveillé, se profilait une série de notes déjà bien enchaînées qui vont constituer le thème, le leitmotiv du concerto qui se construit sous nos yeux. Le deuxième mouvement est plus intime, plus à l'aise, il se joue avec grâce.

Il en va ainsi de la relation ou de l'édifice que nous bâtissons : de la flamme, de l'idée, a surgi une pensée, une équation, un enchaînement logique. Et l'analyse va s'élaborer, la réflexion va se poursuivre, se nourrissant d'intimité et de silence. Le fruit de la découverte mûrit en secret.

L'ingénieur retourne alors à sa table à dessins au bureau du sous-sol. Les amants se regardent en silence et s'apprivoisent dans l'intimité. L'entreprise élabore patiemment sa stratégie, son plan d'action en comités d'études des petits matins calmes.

Troisième mouvement : andante

Enfin arrive le temps où le projet prend forme. L'enfant est né. Il faut lui apprendre à marcher. C'est l'andante, l'air d'aller, la marche rythmée des compagnons de route.

Et mettre un pied devant l'autre et recommencer exige un engagement. Cette volonté exprimée de continuer à poursuivre un but malgré les obstacles, les reculs, les échecs.

Le plafond du deuxième étage vient de s'écrouler, la querelle de ménage éclate, le directeur des ventes s'en va en claquant la porte... et nous continuons quand même, avec encore un peu de flamme, une bonne dose de patience et beaucoup de courage, parce que nous nous sommes engagés, parce que nous avons passé un contrat avec nous-mêmes, mis en gage nos talents. Et notre engagement mutuel nous rend complice avec les autres, pour le meilleur et pour le pire.

L'amour humain est essentiellement constitué de passion, d'intimité et d'engagement. Trois composantes qui s'entremêlent, s'équilibrent et se renforcent mutuellement pour construire un projet à la fois complexe et simple, fragile et durable, grandiose et discret. Construire un couple, une équipe, une clientèle, une entreprise, c'est aussi aimer, passionnément, intimement et pour longtemps, c'est allier la liberté, la découverte et la complicité.

Dans cette deuxième partie du livre, nous prendrons le temps d'écouter les trois thèmes musicaux qui contribuent à orchestrer, à donner la vie à l'entreprise : la passion de la liberté, l'intimité de la découverte et l'engagement dans la complicité. Comme les trois mouvements d'un concerto marqués allegro, adagio et andante.


Suite : Premier mouvement, allegro, la liberté.

Diriger autrement. | Page d'accueil d'Albert Davoine.

Merci de votre visite !

©Albert Davoine (1997)