Troisième mouvement : andante, la complicité

L'andante, c'est l'air d'aller, la marche modérée. C'est mettre un pied devant l'autre et recommencer pour faire son petit bonhomme de chemin... en bonne compagnie. Maintenant que le chef est libre et qu'il a rejoint ses compagnons de route, des gens qui mangent le même pain que lui, il devient leur complice, pour le meilleur et pour le pire...

Le chef rebelle

Nous retrouvons ici notre ami Robert, cet informaticien philosophe qui dirige sa troupe comme un chef de bande, complice de leurs mauvais coups.

Quand cet homme a pris le contrôle de cette entreprise en décrépitude, il a rassemblé tout le personnel dans la grande salle et leur a dit qu'il assumait la responsabilité de toutes les erreurs qui se commettraient dorénavant, qu'il couvrirait personnellement chaque employé de bonne foi, et qu'il avait l'intention de redresser la compagnie avec l'équipe en place.

Chaque soir, sur le coup de six heures, Robert faisait la tournée des bureaux et les vidait de leurs directeurs et du personnel attardés en leur enjoignant, avec son humour habituel, d'aller se reposer. Il leur disait : « J'ai besoin de cerveaux frais pour prendre des décisions demain matin ! »

En moins de six mois, l'entreprise passait d'un déficit de deux cent mille dollars par mois à un bilan positif. En un peu plus d'un an, elle avait doublé discrètement sa part de marché en pleine récession économique. Robert m'a confié ce qui suit :

« En tant que chef, je dois être un rebelle. Sinon je ne suis qu'un bureaucrate, gardien de la sacro-sainte routine. Malheureusement, la définition actuelle d'une organisation, c'est une structure hiérarchique.

Pour moi, l'autorité doit être naturelle. Je ne crois pas du tout à l'autorité forcée. Dans la vie quotidienne, je ne peux pas me sentir comme un pion sur un organigramme. Les relations avec mes supérieurs et mes employés ont toujours été des relations de vis-à-vis, d'égal à égal.

Dans le passé, je n'ai jamais perçu mes supérieurs comme étant là pour me donner des ordres. Par contre, j'étais bien conscient que j'avais à respecter les règles du jeu, mais je me suis toujours arrangé pour être partie prenante à ces règles du jeu, pour les définir conjointement.

Je suis rebelle quand on m'impose des façons de faire qui n'ont pas été établies, discutées, échangées au départ. Je résiste profondément à tout système qui fonctionne de façon imposée.

Les règles du jeu, la mission de l'entreprise, cela ne se définit pas une fois pour toutes sur le papier. On a de la difficulté à écrire cela en plus de deux lignes. Je ne crois pas non plus à l'utilité d'en faire des grands textes et des grands discours, car la mission est le fruit de l'évolution de l'esprit de l'équipe. Si je prenais du temps pour rédiger tout cela, je volerais du temps de présence que je dois à l'équipe, aux personnes.

Je prends tous les petits moments de temps libre pour être présent auprès des gens, pour leur expliquer le sens de ce qu'ils font, pour leur montrer la joie de bien faire, quelle que soit leur fonction.

Il n'y a pas de recette miracle pour définir une mission et des règles du jeu. Si les gens s'entendent sur le message et sur le service à livrer, spontanément, ils vont se mettre d'accord sur le processus pour y arriver. »

Pardonner

Être complice, c'est participer à une action répréhensible. La complicité implique donc, comme Robert l'a si bien exprimé ci-dessus, le droit à l'erreur. La liberté, l'autonomie et la créativité de l'autre se paient au prix de l'erreur. Et l'erreur est humaine et implique le pardon. Pardonner, c'est essentiellement faire grâce, redonner la vie. Le chef qui pardonne redonne donc la vie à son organisation.

Louise, directrice de banque, m'a confié un jour ce qui suit :

« Aujourd'hui, je ne fais plus ma gestion de la même façon. Avant c'était : " Tu as cela à faire, fais-le ! That's it, that's all !"

Et l'évaluation du personnel portait sur les points du formulaire annuel prévu à cet effet par le règlement de la banque. Une fois par année, je cochais dans une case ce qui était satisfaisant ou pas et je le disais à l'employé. Le reste de l'année, je ne parlais pas à l'employé. Parfois je lui disais : " Et voici, et voilà pourquoi tu es incompétent !

C'était chaque fois un coup de poignard pour la personne. Et après, je lui disais que je lui donnais une chance, une dernière chance...

Auparavant, j'étais dictatrice. Je me prenais pour une grande motivatrice. Mais je ne pensais jamais à l'employé comme à une personne qui a une vie sentimentale, familiale, une santé, des contraintes personnelles. Je me demande encore comment certains employés sont encore avec moi maintenant...

Dans le fond, je n'étais pas correcte. Aujourd'hui, depuis la maladie de ma fille, j'agis différemment. Je me soucie davantage des besoins de la personne, ce qui me permet de mieux les aider, de me faire complice du jeu.

La direction n'est pas seulement une affaire d'information sur les procédures bancaires, mais c'est aussi de l'encouragement à donner dans la vie personnelle de nos employés. Nous écoutons bien le client quand il vient dans notre bureau nous raconter ses problèmes personnels. Nous pouvons bien écouter aussi nos employés. Ce sont des personnes humaines, il faut les encourager, ne pas les laisser tomber. S'ils font des erreurs, on peut leur pardonner. Habituellement ils sont de bonne foi, ce ne sont pas des voleurs...

Maintenant je questionne différemment le personnel, je les consulte, ils sont plus ouverts avec moi, ils sont moins gênés, ils peuvent sentir mon appui. J'étais contente quand on m'a dit dernièrement : " Madame, on sait que vous êtes là ! " Cela m'a fait plaisir, je me suis dit qu'enfin, j'avais réussi, que j'avais marqué un point, que je commençais à exister moi aussi en tant que personne humaine. Je suis sur la bonne voie, je continue. Et puis, l'atmosphère de la banque a bien changé et les employés font beaucoup moins d'erreurs qu'auparavant.

Le chef médiateur

« Madame, on sait que vous êtes là ! » Et Louise, comme les autres chefs médiateurs, commence à exister en tant qu'être humain dans sa propre entreprise. Être médiateur, c'est s'entremettre pour effectuer un accord. Un accord sur quoi?

Faire converger les intentions et les moyens, accorder les instruments de l'orchestre pour qu'ils créent une symphonie, ce n'est pas, nous l'avons déjà dit produire ensemble la même note au même moment sous prétexte d'harmonie. La convergence et la médiation sous-entendent la divergence, et c'est de la diversité que naît la créativité. Il faut donc chercher ailleurs que dans la fusion unifiante et totalitaire une explication de la complicité.

Les attouchements complices

C'est Yves, un designer industriel, qui m'a fourni une explication de la complicité :

« Regarde une tresse, ce sont plusieurs brins de corde entrelacés. Ils suivent le même chemin, mais ils ont chacun leur existence propre, ils se touchent régulièrement et s'écartent les uns des autres dans un mouvement sinueux. La tresse peut être très serrée ou assez lâche. Les brins de corde sont complices, ils se renforcent.

Mon plus bel exemple de complicité est la relation entre ma femme et moi : c'est une équipe qui travaille ensemble à évoluer, à s'apporter de la confiance, à se supporter. Nous avons des visions similaires et nous envisageons la vie à deux comme des bouts de chemin à faire ensemble, libres et entrelacés.

Être père, c'est la même chose pour moi, c'est être complice de l'évolution de mon enfant. C'est un engagement moral et passionnel. L'objectif de ma vie est d'évoluer, de créer, de permettre aux gens, jusqu'à un certain point, par le design de mes produits, de vivre une vie meilleure, maintenant et dans l'avenir.

Dans toutes les situations de ma vie, tout est prétexte à confronter mes idées, à faire des choix et à évoluer. La complicité, c'est comme les attouchements des âmes : on se rejoint par les valeurs, par les croyances, on se redécouvre, on se remet en question, on prend du recul, mais on continue dans le même sens, on se renforce...

Que l'autre soit un étranger ou quelqu'un de familier comme ma femme, j'adopte la même attitude, j'essaie d'être complice, de toucher son âme de temps en temps, et aussi de me laisser toucher. »

La complicité et le respect

Le titre précédent n'était donc pas une incitation au harcèlement sexuel, car nous nous rendons bien compte que l'intimité, c'est-à-dire la liaison la plus intérieure avec l'autre, exige un profond respect, un regard distancé. Ce n'est en effet qu'en prenant nos distances que nous pouvons nous différencier des autres et les apprécier comme tels. Encore une fois, rappelons-nous qu'il faut délier pour pouvoir allier.

Le respect est donc le compagnon vital de la complicité, comme le dit Raymond qui dirige avec ses amis une entreprise de services :

« Nous sommes trois associés. Et nous pouvons prendre seuls la plupart des décisions. Parce que chacun sait ce que pensent les deux autres, nous fonctionnons toujours avec l'esprit de l'équipe. Et les gens le savent autour de nous, les employés agissent de la même manière.

Nous sommes là pour seconder nos employés, nous sommes solidaires. Il y aura toujours des clients qui voudront passer par dessus nos employés et s'adresser directement aux patrons : dans le cours des affaires, on rencontre souvent des gens qui s'alimentent avec des illusions de prestige et de pouvoir.

Mais notre attitude de chefs est de respecter nos employés et d'apprendre à nos clients à les respecter eux aussi. Les employés sont très sensibles à cela. Bien sûr, il y a des cas où il faut faire des compromis, mais il reste la manière de les faire. C'est une question de complicité avec les employés. Quand le chef a une attitude de respect et de complicité, les employés comprennent et acceptent les compromis.

Le contrôle, ce n'est pas si important. Les gens qui n'ont pas le goût de se réaliser dans le travail, il n'en existe pas beaucoup. Il y a bien sûr des gens abusés, violés par le système hiérarchique.

Être chef, c'est être capable de mettre en place une organisation qui permette à chacun d'aller chercher ce qui lui permet de vivre, de se réaliser. Un artiste qui finit par faire de son art un gagne-pain est un homme heureux. »

La complicité et le plaisir

La complicité vécue dans l'intimité révélatrice et dans la profondeur du pardon, dans le va-et-vient des êtres libres et dans les attouchements des âmes, dans la distance respectueuse, cette complicité est source de plaisir.

Le plaisir est une chose bien difficile à expliquer, mais nous rencontrons tous le plaisir quand la réalisation de nos désirs comble nos manques et apaise nos angoisses. Tous ceux qui ont suivi un cours sur la motivation connaissent Abraham Maslow : gravissons donc ensemble les échelons des besoins en les satisfaisant avec la complicité.

La proximité physique, la simple odeur de notre mère ou du conjoint nous rassure. Mon ami Humberto fumait les cigares de son vieil oncle brésilien comme un remède à la déprime. La poignée de mains, la caresse sur le bras ou la tape amicale sur l'épaule, tous ces gestes stimulent la sécrétion d'endorphines qui, en se répandant dans le corps tout entier, procurent une sensation de bien-être sinon une diminution des tensions nerveuses. Les complices se font plaisir quand ils se voient, quand ils se sentent, quand ils se touchent.

Le chef complice, parce qu'il admet l'erreur humaine, chez lui et chez les autres, est sécurisant. Les gens qui font honnêtement du bon travail dans l'entreprise n'ont donc pas à craindre l'arbitraire du pouvoir ni les sautes d'humeur d'un dirigeant névrosé. La justice et le pardon sont des valeurs sûres du chef médiateur et sage. La complicité engendre donc la paix, et la paix est une source de plaisir.

La complicité est synonyme d'appartenance à une équipe. Être accepté par les autres est un besoin fondamental de l'individu social que nous sommes. L'équipe ouverte, ou la famille saine, jouent un rôle protecteur et renforçateur sur leurs membres et elles sont le lieu de solidarités qui permettent l'éclosion des personnalités. C'est là un endroit privilégié où le bien-être peut être ressenti.

La personne qui se sent complice d'une autre est touchée dans son âme, comprise en profondeur. Elle est reconnue ainsi par l'autre comme un être distinct, unique. Exister, être soi-même, et être considéré comme tel par les autres, c'est une source de fierté et de joie pour tout être humain. Le développement de la personnalité de l'individu passe par l'image différenciée et respectueuse que lui renvoient les autres, assez intimes pour le comprendre et assez distants pour le laisser évoluer librement.

Enfin, cette liberté que s'accordent les complices est le champ dans lequel ils vont cultiver leur créativité individuelle et collective. Et nous avons déjà dit que la liberté et la créativité étaient à l'origine du jaillissement de la joie...

La complicité engendre donc le plaisir sous des formes multiples, et le plaisir est générateur de sens à la vie. Le chef médiateur, par l'entremise duquel l'équipage rend effectif l'accord sur le sens qu'il donne à l'entreprise, ce chef complice est un homme heureux, serviteur du bonheur des autres.


Suite : Rondo finale

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