Albert Davoine - Archives du journal - Neuvième année - 2007
Noël 2007. Le dit de Balthasar, mage et roi de Haute Mésopotamie.
Récemment, en Irak, une bombe tombée dans un champ désert a fait revenir au jour
un document très ancien intitulé « Le dit de Balthasar, mage et roi de Haute
Mésopotamie ». Il s’agit en fait des mémoires de ce roi qui vécut au début de
notre ère. Ce document apporte un éclairage nouveau dans l’historiographie
biblique concernant l’épisode des Rois mages. En cette fête de Noël, il est donc
intéressant de vous en lire un extrait :
« Vers la fin de cette année-là se tenait à Jérusalem une conférence réunissant
les plus grands chefs d’état sur le thème de la paix dans le monde. On y
attendait donc l’empereur de Rome, César, fort attiré par la présence de
Cléopâtre, reine d’Égypte qu’on disait d’une grande beauté, mais aussi la reine
de Saba et sa suite perpétuellement en fête.
Nous avions formé avec mes voisins Gaspard, roi et mage de Mésopotamie centrale
et Melchior, roi et mage de Basse Mésopotamie, une caravane importante compte
tenu du fait que de nombreux conseillers, hommes d’affaires et industriels nous
accompagnaient comme il est de coutume pour ce genre d’évènement qui permet de
promouvoir nos économies respectives. J’avais emporté quelques coffrets d’or et
mes voisins une bonne quantité de myrrhe et d’encens, des parfums fort appréciés
sur les marchés d’occident.
A notre dernière étape à Capharnaüm, ville réputée pour sa mauvaise
organisation, nous avons connu quelques embarras : prix exorbitants et manque
évident de stationnement pour les chameaux, grève des cantonniers et des
allumeurs de réverbères. Tout cela après une tempête de sable qui avait paralysé
la ville pendant une semaine. Heureusement, le Grand Hôtel des Caravaniers a pu
nous accueillir confortablement.
Le lendemain, à Jérusalem, ce n’était guère mieux. Les hôtels avaient pratiqué
un overbooking éhonté et, dans le hall de notre hôtel pourtant situé en
périphérie de la ville, c’était la confusion totale. Il n’y avait simplement
plus de chambre pour une partie de notre personnel. C’est alors que s’est
déroulé un incident qui nous a frappés. Un homme appelé Joseph se présenta à la
réception pour avoir une chambre pour son épouse sur le point d’accoucher. Il
était seul,sans serviteur et dans une tenue plus que modeste. Il avait laissé au
parking son âne chargé de son épouse parturiente. Évidemment la direction de
l’hôtel l’a expulsé sans ménagement malgré ses explications émouvantes. En
effet, il avait accepté de bon coeur, même s‘il avait hésité, d’épouser Marie,
sa petite voisine pauvre et enceinte d’un inconnu. Comme elle devait inscrire
son enfant à l’état civil de Jérusalem pour qu’il ait ses cartes d’assurance
sociale et d’assurance-maladie, et plus tard son passeport, il avait accepté de
la conduire sur son âne. Mais voilà que l’accouchement se précipitait et il ne
trouvait où aller dans ce brouhaha international. Heureusement un éleveur de
boeufs venu livrer sa production de viande pour tout ce monde proposa au couple
une place dans son étable encore chaude de la présence des boeufs et située à
Bethléem à quelques kilomètres seulement. Je dois dire que nous avons été émus
par l’amour de ce père improvisé et la compassion de ce bouvier prospère. Et
aussi par la confiance rayonnante qui apparaissait sur le visage de la jeune
Marie.
La conférence internationale sur la paix dans le monde dura quelques jours et ne
produisait guère de résultats concrets. César avait l’air plus intéressé par ses
conciliabules avec Cléopâtre que par les perspectives de paix mondiale. La reine
de Saba était souvent plus éméchée que lucide et la plupart des chefs d’état se
préoccupaient bien plus de faire prospérer leur économie que la paix dans le
monde. Bref on tournait en rond.
C’est alors qu’avec Gaspard et Melchior, grâce à nos capacités de mages, nous
avons eu l’intuition que l’amour dont témoignait le jeune couple que nous avions
vu rejeté de l’hôtel, apportait une solution plus solide et plus efficace au
problème de la paix dans le monde que tous ces pourparlers internationaux. Au
milieu de la nuit, nous avons décidé de rendre hommage à cette supériorité en
offrant à ce petit enfant et sa jeune et modeste mère un peu des marchandises de
notre caravane. Cheminant à la belle étoile vers l’étable du bouvier,nous
sentions confusément dans nos coeurs que nous étions sur le chemin de la paix
pour les hommes de bonne volonté. »
© Marc Le Boulengé, Oka, a écrit ce conte de Noël 2007 et nous a aimablement
autorisé à le publier dans Excursus.
Le monde du réel
Le film L'Âge des ténèbres, de Denys Arcand, nous présente aussi une tragédie,
une longue digression tragique sur « le monde réel » de la constipation
bureaucratique, des gourous motivateurs, de la séquestration banlieusarde, du
raisonnement accommodable, la dictature de la perfection et cætera. Tout cela
pour nous ramener au désarroi et à la souffrance humaine, à la solitude, au
silence, et à la bonté, entre autres petites choses d'un monde autrement réel,
camouflé par nos fantasmes personnels et collectifs.
L'âge des ténèbres.
Excursus du Professeur Charles Lefebvre sur la catharsis dans la tragédie
grecque.
Un excellent professeur, que nous avons eu la chance d'avoir en 1962 au
Séminaire de Bonne-Espérance, nous offrait, dans chacun de ses cours, les
digressions de son esprit universel. Nous notions évidemment les formules
savantes pour pouvoir les resservir au besoin pour amuser la galerie, et aussi,
plus méchamment, pour les reposer sous forme de questions perfides à un autre
jeune prof, fais émoulu de l'université, et qui faisait mine d'avoir réponse à
tout. Aujourd'hui, durant le cours d'aquaforme, dans la piscine du Cégep
Lionel-Groulx, nous sommes quelques amis à tremper dans le même « bain culturel
» et nous élucubrons parfois sur des notions apprises durant notre jeunesse.
Voici donc le rappel de quelques notions sur la tragédie grecque :
Au début du chapitreVI de la Poétique, Aristote définit en ces termes l’effet de
la tragédie (dont Sophocle et particulièrement Œdipe roi sont pour lui le modèle
par excellence) : « C’est une imitation faite par des personnages en action et
non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la
crainte, accomplit la purgation (katharsis) des émotions de ce genre. »
Cette notion de katharsis (ou catharsis) a eu durant des siècles une fortune
considérable, suscitant des commentaires et des développements d’une grande
richesse.[…]
Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, le maître des études grecques à l’époque de
Nietzsche et de Freud, écrivait en 1889, à propos de la tragédie attique :
« Une tragédie attique est une unité séparée du corps des légendes, close sur
elle-même, transformée poétiquement, dans un style sublime, en vue d’une
représentation confiée à un chœur de citoyens attiques et à deux ou trois
acteurs, et destinée à être jouée comme un élément de culte public, dans le
sanctuaire de Dionysos. Les poètes sont les éducateurs du peuple; le peuple
s’exprime à travers eux.»
Tiré de « Philologie grecque et formation de la théorie psychanalytique :
Sigmund Freud et Theodor Gomperz », par Jacques Le Rider.
Les livres de feu Charles Lefèvre disponibles sur Amazon.fr
Excursus
Mot latin signifiant « course, excursion; incursion militaire; digression ».
Dissertation en forme de digression à l'occasion d'un mot ou d'une pensée d'un
auteur de l'Antiquité. Excursion, digression d'un professeur à l'intérieur ou à
l'extérieur de son cours.
Définition tirée du TLF.
La digression
« La digression est un objet flou qui se dérobe au discours critique [...]
Difficile à classer, la digression a été souvent considérée comme une déviation
superflue, un symptôme de désordre et d'excès, un « vice d'éloquence, où l'on
tombe lorsqu'un Orateur sort de son principal sujet pour en traiter un autre »
[...]
L'autonomie de la digression et sa gratuité ne sont qu'apparentes. Elle
déstabilise le processus narratif ou discursif pour leur imposer une autre
dynamique. Cette forme de « détour » est [...] une mise en scène, un simulacre,
un autre trajet possible pour aboutir à la même destination » [...]
La digression est associée à la pure liberté créatrice. Illustrant la
complexité, la polyphonie du texte et sa mobilité, la digression joue le rôle
d'élément moteur et unificateur. La bifurcation, l'effet de disparate énonciatif
deviennent, non le symptôme de la fragmentation, mais celui de la continuité et
le principe paradoxal de la progression.
Elle favorise même [...] le passage du monde de la fiction à ce qui est présenté
comme le monde du réel. »
Extraits d'un appel à contribution pour un ouvrage collectif sur la digression
publié dans www.fabula.org
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